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Des jeux vidéo ou vidéos?

Faut-il crier haro sur les jeux vidéos ? Pas d’un point de vue orthographique…

Chronique - Chroniqueur Temps de lecture: 4 min

La récente présentation du Robert illustré 2018 a suscité une de ces polémiques dont nos voisins d’outre-Quiévrain ont le secret. À propos de la pertinence de tous ces termes gastronomiques dont on nous gave depuis quelques années ? Ou de celle des mots de la francophonie mis à l’honneur dans ce millésime ? Vous n’y êtes pas ! Il s’agit du pluriel de l’adjectif vidéo.

Certains francophones tiennent, comme à la prunelle de leurs yeux, à l’invariabilité de vidéo, dont ils contestent la nature d’adjectif pour lui préférer celle de nom apposé. Ils ne tolèrent donc que la graphie jeux vidéo. D’autres estiment qu’écrire jeux vidéos s’impose, avec une variation en nombre conforme à la règle générale. Cet usage gagne du terrain, comme chacun peut le voir…

Postscriptum 1

Elle n’a pas l’ampleur de la guerre du nénuphar ou de la bataille de l’accent circonflexe, mais la controverse sur le pluriel de vidéo vient de faire la une des réseaux sociaux, à l’occasion de la présentation du Robert illustré 2018 (à distinguer du Petit Robert). Où est le problème, se demandent sans doute certains lecteurs ? Ceux qui écrivent benoîtement jeux vidéos ignorent peut-être que, dans cet énoncé, l’invariabilité a été recommandée naguère : jeux vidéo, donc, comme cassettes audio et casques stéréo. Mais le Robert illustré – qui, jusqu’à présent, laissait le choix entre jeux vidéos et jeux vidéo  – a tranché en faveur du premier.

Quels sont les arguments en faveur de l’invariabilité de vidéo dans ce type d’emploi ? Pour certains, il ne s’agit pas d’un «vrai» adjectif, mais plutôt d’un nom apposé comme laser (rayon laser, au pluriel : rayons laser), radar (station radar, au pluriel : stations radar) ou radio (message radio, au pluriel : messages radio). Pour d’autres, jeu vidéo résulte d’une réduction, comme celle observée dans pommes vapeur, mis pour «pommes à la vapeur» ; date butoir (au pluriel : dates butoir), pour «date(s) servant de butoir» ; effet rebond (au pluriel : effets rebond), pour «effet(s) de rebond».

On citera pour mémoire cet autre argument avancé par les partisans de l’invariabilité de vidéo  : il s’agit d’un emprunt au latin video “je vois”. Si ce verbe est bien à l’origine de notre vidéo, ce dernier nous est parvenu dans le courant du 20e siècle après un détour par l’anglais video. D’un point de vue historique, l’invariabilité serait plutôt à relier à l’usage anglais de l’adjectif. Les lecteurs qui souhaitent en savoir plus sur la diffusion de vidéo en France peuvent consulter l’article bien documenté qu’a consacré W. Audureau à ce sujet en 2015, en prenant toutefois la conclusion («un adjectif placé en apposition»…) cum grano salis

Postscriptum 2

Comment justifier la variabilité en nombre de vidéo  ? Aux personnes qui considèrent ce mot comme un nom apposé invariable, on fera remarquer que la plupart des appositions attachées offrent la possibilité d’un accord en nombre : mots clés, entreprises pilotes, phrases types (Bon usage, 16e édition, 2016, § 345 c). Certains dictionnaires proposent également d’écrire stations radars ou rayons lasers. Et si l’on préfère invoquer une réduction («jeu sur support vidéo»), l’invariabilité n’est pas non plus systématique, comme le montrent les emplois dates limites, effets miracles, papas gâteaux, etc.

Considérer vidéo comme un adjectif n’implique pas qu’il varie en nombre. Mais il faudrait justifier l’invariabilité en invoquant le statut de forme empruntée, comme kaki, sexy, standard . Et cet argument n’a rien de péremptoire : certains dictionnaires acceptent sexys et standards ; quant à la forme kakis, il suffit d’interroger Internet pour se convaincre qu’elle a de beaux jours devant elle. Par ailleurs, comme l’a précisé la rédaction du Robert, le pluriel des mots en -o ne soulève aucune difficulté morphologique : barjos, fachos, machos et… le nom vidéos. Enfin, à ceux qui justifient l’invariabilité de vidéo par sa forme latine, on rappellera que bien des emprunts au latin peuvent varier en nombre : alinéas, crédos, forums, etc.

Le traitement de vidéo et des formes proches (audio, stéréo, etc.) est un terrain mouvant pour les dictionnaires usuels qui, souvent, esquivent la difficulté en ne présentant que des exemples au singulier. Si l’invariabilité semble privilégiée par le Petit Larousse et USITO, le Petit Robert (jusqu’en 2017) propose le choix entre jeux vidéos et jeux vidéo, ainsi qu’entre cassettes audios et cassettes audio ; par contre, dans le même Petit Robert, seul le pluriel est mentionné pour casques stéréos. Le dossier de présentation du Robert illustré 2018 a franchi un nouveau pas : il ne reprend plus que la forme jeux vidéos.

Il n’y a donc aucun motif de refuser sans appel la variabilité en nombre de vidéo, quelle que soit la nature reconnue à ce mot. Son emploi actuel montre qu’il est préférentiellement perçu comme un adjectif, sans restriction particulière quant à sa forme au pluriel. Sur un tel sujet, il est souhaitable de distinguer l’opinion du francophone rompu aux arcanes orthographiques de sa langue et l’usage à recommander aux apprenants du français. Pour les premiers, le débat reste ouvert ; pour les seconds, l’essentiel est sans doute ailleurs…

 

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3 Commentaires

  • Posté par Rahier Pierre, lundi 12 juin 2017, 1:09

    Monsieur Francart, vous citez souvent (voire toujours) le Petit Robert, mais jamais (voire rarement) le Grand. Y a-t-il une raison à cela ? Pour ma part, je garde "jeux vidéo", parce que je n'y joue jamais et utilise très, très rarement ce terme, et parce que je reste viscéralement attaché à une conception surannée - rapport à mon âge avancé - de ma langue maternelle. Je n'apprécie donc pas qu'elle me brusque. En outre, mon Grand Robert électronique me conforte dans ce choix. (Il est vrai que je ne dispose pas encore de la toute nouvelle version...)

  • Posté par Francard Michel, mardi 13 juin 2017, 22:45

    Vous avez raison: je cite très peu le Grand Robert. Pour deux raisons: la première est que je privilégie, pour les références, les dictionnaires usuels, accessibles au plus grand nombre. La seconde est que le Petit Robert, avec ses révisions annuelles, reflète plus adéquatement les évolutions en cours que le Grand, revu moins souvent.

  • Posté par Rahier Pierre, mardi 13 juin 2017, 0:27

    Je corrige, avec toutes mes excuses : Francard et non Francart...

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