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Pourquoi le clavier azerty est mis sur la touche

Un appel à contributions volontaires de l’Agence française de la norme déchaîne les passions sur internet. Comment expliquer la résistance au changement ?

Analyse - Journaliste au service Société Temps de lecture: 5 min

Rappelez-vous, c’était il n’y a pas si longtemps, un raccourci clavier alambiqué permettait d’écrire le symbole de l’euro derrière la somme voulue. Sous Windows, il fallait taper les touches Alt+1028 ; sous Linux, Alt Gr (à droite de la barre d’espace) + e (ou +5) ; tandis que sur Mac, il suffisait d’encoder la combinaison des touches Option + $. Et puis un jour, le signe de la devise européenne s’est invité sur la plupart des claviers Azerty sous la lettre « E », qu’on active avec les touches Ctrl+Alt+E. Plus clair et intuitif, mais pas forcément plus ergonomique.

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C’est l’idée qui sous-tend l’étude de l’Agence française de la norme (Afnor), commanditée par le ministère de la Culture : proposer une norme sur base volontaire, qui offre de ne plus devoir se tordre les phalanges et, partant, tous les muscles du bras, de l’épaule et du dos, pour saisir un caractère accentué ou diacritique (les ligatures héritées du latin, que l’on retrouve dans « sœur » par exemple), une arobase ou même un point. Ce souci de simplification se veut aussi au service de la langue française et des langues régionales. Si, par exemple, on écrit en lettres capitales « Un député chahute ou un député chahuté », l’accentuation est cruciale de sens, illustre Philippe Magnabosco, chef de projet à l’Afnor.

Deux options qui ne s’excluent pas

Dans cet esprit de progrès ergonomique et linguistique, l’organisme propose deux options qui ne s’excluent pas, laissant aux fabricants la liberté d’adopter la configuration se prêtant le mieux à leurs marchés : un clavier Azerty amélioré ou un clavier dit Bépo.

Sur le premier, pas de révolution majeure. Quelques touches seulement sont enrichies : les guillemets français (chevrons) sont placés sous les lettres « L » (pour les ouvrants) et « M » (les guillemets fermants), le « œ » est logiquement sous le « o », un accent pour les majuscules est prévu sous la touche 8, le point ne demande plus l’activation de la majuscule et les signes @ et € sont bien visibles, respectivement sous le « A » et le « E ». La seconde proposition, connue par une communauté d’initiés soucieux d’ergonomie, serait d’adopter un tout nouveau clavier. Elle repose sur la méthode d’August Dvorak, dans les années 30, qui prétendait limiter à 2 kilomètres (au lieu de 25) la distance parcourue par les doigts d’une dactylo lors d’une journée de travail. Pour faire simple, le clavier Bépo préconise de rendre le plus accessible possible les touches que nous tapons le plus fréquemment.

Des torrents de commentaires

Après avoir consulté des linguistes, des fabricants et des spécialistes des troubles musculo-squelettiques en janvier 2016, l’organisation soumet son document de 57 pages à quiconque souhaite s’inscrire sur son site pour y commenter ou améliorer les propositions qui y sont faites jusqu’au 9 juillet. Et c’est peu dire que le sujet passionne. Depuis l’annonce de cette consultation, mercredi dernier, l’Afnor a recueilli à ce jour quelque 2.600 commentaires pour quelque 2.400 inscrits. Sans compter le torrent de commentaires sur les réseaux sociaux via le hashtag #clavier français.

Ce déchaînement de passions a conduit l’organisme normatif à spécifier sur Twitter que « l’enquête publique n’a pas pour objectif de choisir entre Azerty ou Bépo, mais de les améliorer ». Les deux versions sont en effet encore susceptibles d’évoluer en fonction des contributeurs qui seront invités à défendre leurs propositions lors d’une réunion publique, le 12 juillet. « Le succès est tel que nous envisageons de louer un espace plus grand que nos bureaux », confie Olivier Gibert, responsable de la communication de l’Afnor. Puis la norme figeant les deux dispositions devrait être publiée à la fin de 2017. Et adoptée par qui voudra.

Un calcul coût/bénéfice

Mais comment expliquer un tel clivage entre les partisans et les opposants au changement ? Pour le professeur de psychologie sociale de l’UCL Olivier Corneille, une conjonction de facteurs entrent en ligne de compte. Selon lui, une étude précise devrait être faite pour déterminer quels sont les usagers concernés par ces changements de clavier, jeunes ou moins jeunes, confrontés régulièrement ou non à l’écriture, etc.

Ceci posé, comme pour tout changement, les mêmes mécanismes entrent en ligne de compte : « L’intention de changer (ou non) est d’abord nourrie par une perception de ses aptitudes. A savoir, un calcul coût/bénéfices. En l’occurrence, on va peser quels sont les avantages en termes de santé (risque de tendinite auquel on s’estime plus ou moins exposé en fonction de sa pratique…), de rapidité, d’apprentissage cognitif. Intervient ensuite la notion de norme sociale : si par exemple, dans votre entreprise, tout le monde passe au Bépo, vous serez perçu comme un dinosaure. Les gens sont très sensibles à la moquerie ou au soutien social, mais les pressions normatives varient selon le contexte, l’âge, le sexe… Le troisième facteur concerne le contrôle perçu, c’est-à-dire comment les gens se sentent capables de changement. C’est déterminant, mais on peut évidemment s’illusionner, soit se sentir trop vieux à tort ou penser qu’on n’a pas de problèmes musculaires jusqu’à ce qu’ils surviennent. »

On ne peut pas toujours mesurer la résistance chez les consommateurs, note enfin le psychologue en s’appuyant sur l’exemple du café soluble : « Les ménagères ont eu peur qu’on ne les perçoive mal et ne l’ont jamais réellement adopté. » Il se pourrait aussi qu’un jour, les claviers hérités des machines à écrire disparaissent au profit des écrans tactiles. Certains penchent déjà sur des claviers tactiles plus ergonomiques, divisés en deux pour que les pouces puissent plus facilement activer les lettres.

 

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6 Commentaires

  • Posté par Pierre Lison, mardi 13 juin 2017, 13:55

    Comme je tape à trois doigts … Je m'en fout ! (En plus, sur Mac, les majuscules accentuées sont faciles à obtenir, j'en reste à mes (petites) habitudes. ;¬))

  • Posté par Volant Michel, mardi 13 juin 2017, 10:59

    Les arguments pro-Bepo sont classiquement, comme tout progrès, battus en brèche par la resistence au changement outre la lourdeur des modifications en entreprises Quelle décision lourde de conséquences diverses alors que la demande n'est pas criante puisqu'on garde trop souvent nos vieilles habitudes Que dire de l'espéranto !

  • Posté par Weissenberg André, mardi 13 juin 2017, 10:19

    Bonne rationalisation du clavier azerty ... français? Espérons que le clavier azerty belge soit concerné aussi. Bépo? À voir. Pour le moment, je ne vois pas d'avantage comparatif à l'utiliser plutôt que l'azerty.

  • Posté par Malka Pierre, mardi 13 juin 2017, 10:09

    Si l'on veut faire passer les gens au bépo, il faudrait déjà que les programmes scolaires prennent davantage en compte l'informatique, et ensuite apprennent le bepo aux plus jeunes, car l'azerty on y est familié dés le plus jeune âge . C'est par l'éducation qu'on arrivera à changer les mentalités. Aujourd'hui, quasiment personne n'est prêt à passer au bepo, il faut quasiment trois mois pour s'y accommoder correctement et davantage pour commencer à taper plus vite qu'avec un azerty. Après, il se peut que ce soit la société qui décide, les avantages du bepo sont, à terme, énormes en terme d'efficacité de travail. Même dans ce cas là on est parti pour 15 ans minimum avant de voir le bepo utilisé par une part importante de la population.

  • Posté par Arnould Philippe, mardi 13 juin 2017, 10:39

    "Faire passer"… Ces dictateurs qui veulent imposer ce qu'ils trouvent bon… Et si on laissait la liberté aux gens qui ne sont pas vos sujets ? J'aime les pommes, ce n'est pas pour ça que je vais imposer des quotas de consommation pour tous le monde… Sinon, le problème du bépo est que s'il est très bien pour le français littéraire parce que c'en est sa spécialisation, la contrepartie est qu'il n'est pas polyvalent. Un clavier, ça sert aussi à écrire dans les autres langues ou à coder… et lorsqu'on voit que les caractères de codage fréquents (;/\<>{}[]|)en bépo sont de niveau 2, 3 ou 4, il va y avoir des réticences…

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