Une emprunte écologique?

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Les personnes qui ont succombé aux charmes de Margot dégrafant son corsage n’ont pas manqué de relever, entre deux gougouttes à son chat, une rime osée du poète de Sète : «  Un croquant passant à la ronde / Trouvant le tableau peu commun / S’en alla le dire à tout l’monde / Et le lendemain…  ». Rime qui suggère une prononciation <in> à la fois dans com mun et dans lende main .

Lorsque Brassens interprète Brave Margot en 1953, la confusion <in>/<un> est déjà bien établie en français de France. Un demi-siècle plus tard, cette innovation d’origine parisienne a gagné les aires périphériques. La majeure partie des francophones confond donc brun avec brin ou emprunt avec empreint . Au point de parler d’une «  emprunte écologique  », qui vaut son pesant de carbone…

Postscriptum 1

La prononciation du français, comme son lexique, évolue dans le temps. Cette évidence est aisément repérable au fil des siècles : le mot roi se prononçait <rwè> en français classique ; Littré recommande la prononciation <sè> pour cep (de vigne) ; le r dit « roulé », encore prononcé par certains francophones généralement âgés, ainsi qu’à l’opéra, a cédé peu à peu la place au r dit « grasseyé » ; quant au h appelé improprement « aspiré », à l’initiale de mots comme hache ou hangar , il n’est plus réalisé aujourd’hui.

Certains changements sont perceptibles à l’échelle d’une ou deux générations. L’un d’eux, régulièrement évoqué par les lecteurs de cette chronique, est la perte de la distinction <in>/<un>, deux sons à l’articulation proche : brun se confond avec brin, emprunt avec empreint, alun avec Alain, un avec hein, un père avec imper . La réduction opère au profit du <in>, qui apparaît dans un éventail de mots plus large que celui des mots contenant <un>.

Si des francophones belges repèrent cette évolution, c’est en raison du décalage qu’elle provoque entre les générations. À la différence de leurs aînés, de moins en moins de jeunes peuvent produire le <un>, même si certains d’entre eux sont encore capables d’identifier la différence avec <in>. À cette dimension générationnelle s’ajoute la variable géographique : la distinction <in>/<un> se maintient quelque peu, même chez les jeunes, dans l’Est de la Wallonie ; par contre, plus on progresse vers l’Ouest, plus la confusion est fréquente, dans toutes les tranches d’âge.

Postscriptum 2

La situation observée en Wallonie montre que la perte de la distinction <in>/<un> a d’abord touché le Hainaut, proche de la France, pour gagner petit à petit les autres régions. Il s’agit d’une évolution originaire du centre de la France, qui se diffuse progressivement dans les aires périphériques de la francophonie. La conservation de cette distinction en Belgique francophone, en Suisse romande et au Québec confirme que l’on a affaire à un processus déjà mentionné dans cette chronique : l’influence d’un centre innovateur (Paris) dont la norme s’impose graduellement aux périphéries.

Au passage, on précisera que la partie méridionale de la France fait partie de ces périphéries, comme le prouve la chanson déjà évoquée de Georges Brassens, Brave Margot . Si le texte suggère une rime <in> dans com mun et dans lende main , une écoute attentive de l’interprétation de Brassens permet d’entendre les finales <un> dans commun et <in> dans lendemain . L’auteur-compositeur-interprète, originaire de Sète où il a passé les vingt premières années de sa vie avant de monter à Paris, préserve la distinction qui lui est familière depuis son enfance. Et s’autorise, à l’écrit, une licence poétique. Par contre, lorsque la parisienne Patachou interprète la même chanson, elle réalise une finale <in> dans commun comme dans lendemain .

La consultation des dictionnaires de référence (rédigés à Paris…) pourrait laisser croire que les Français continuent de prononcer le <un> de brun, lundi ou parfum  : la prononciation indiquée pour ces mots recommande <un> et non <in>. Toutefois, un dictionnaire comme le Petit Robert , dès l’édition de 1993 (Préface, p. xxii), précisait que la distinction tendait à disparaître. L’évolution est d’ailleurs repérée par les spécialistes depuis plus d’un siècle. Ph. Martinon, dans Comment on prononce le français (Larousse, 1913) constate (p. 149) : « On entend trop souvent in jour, in homme. Heureusement ce n’est pas encore chose très fréquente chez les gens qui ont quelque instruction ; mais il est peu de fautes plus choquantes. »

Cette mention, dans les dictionnaires actuels, d’une prononciation devenue peu courante est sans doute liée à la graphie des mots concernés : il convient de distinguer empreint et emprunt . Les francophones, habitués à dissocier la prononciation d’un mot de son orthographe, ne vont pas s’émouvoir d’écrire parfum ce qu’ils prononcent <parfin>. En outre, ces dictionnaires hésitent peut-être à consacrer un usage « franco-français » qui ne s’est pas encore imposé dans l’ensemble de l’Hexagone.

Postscriptum 3

La perte de la distinction <in>/<un> est régulièrement exploitée en France à des fins publicitaires ou humoristiques. Tel ce journal qui a choisi pour titre : L’1visible , dans lequel le chiffre 1 permet le jeu de mots « Un visible / Invisible ». Ou ce billet repéré par l’Oreille tendue sur le blog des correcteurs du Monde.fr, qui commente le rébus [1/G], à interpréter comme « insurgé ». Ou encore ce dessin humoristique comportant la légende : « La Bretagne, c’est imper et une mère ». Sans oublier le « Félin(s) pour l’autre », adopté tant par les défenseurs des animaux domestiques que par les amateurs de titres fauves.

Mais cette confusion peut provoquer des sourires plus crispés. Dans la lignée de la méprise fréquente entre empreint et emprunt , on entend quelquefois dans les médias parler d’une «  emprunte écologique ». Il peut paraître paradoxal que, dans ce cas, on privilégie la prononciation la plus rare, avec <un>. Sans doute a-t-on affaire à ce que les spécialistes appellent un hypercorrectisme. Conscient de ce qu’il existe une distinction <in>/<un>, mais peu à l’aise avec son maniement, le locuteur crée une forme qu’il croit plus correcte que celle qui existe déjà, et cela pour manifester sa maîtrise linguistique. Empreinte , forme requise dans ce contexte, est « corrigé » en emprunte , forme hypercorrecte et… erronée.

 
 
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