Vie et mort d'un taliban  Il y a quelques années, un savant anglais est venu dans notre ville. Pendant deux semaines, il a couru les bazars à la recherche de musiciens afghans. Il a fini par nous trouver dans une maison de thé enfumée de Khyber Bazar, plongés depuis le matin dans une partie d'échecs.

Vie et mort d'un taliban

PASCALE HAUBRUGE

Des échos de l'actualité internationale résonnent dans plus d'un ouvrage de la rentrée. L'Afghanistan est notamment au coeur des « Hirondelles de Kaboul », de Yasmina Khadra, et de « Tâleb », de Sébastien Ortiz. Si le premier s'annonce comme roman quand le second est rangé sous le genre « récit », ils ont l'art du conte en commun. Et l'un comme l'autre se déroulent, en tout ou en partie, dans le Kaboul en ruines du temps des talibans.

« Tâleb », le plus intriguant, aurait pu s'intituler « Vie et mort d'un taliban » ou plus fidèlement « Vie et mort d'un tâleb », mot dont le pluriel tâlebân a été adopté comme singulier français... Un signe de plus que comprendre l'Afghanistan contemporain n'a rien de simple ; et qu'il convient d'aller voir au-delà de ce que de trop faciles dichotomies laissent accroire.

Hâfiz, le jeune tâleb dont le récit homonyme narre le piteux destin, est né à Peshawar, au Pakistan, dans une famille de réfugiés afghans. Son père étant luthier, il aurait dû recevoir la musique en héritage mais a pris une autre voie. A la mort de sa soeur adorée, l'enfant a demandé à son père de le conduire jusqu'à une madrassa, école coranique dans laquelle il a passé une adolescence studieuse non exempte de bonheurs.

Hâfiz aimait Dieu, et il aimait le Livre. Il voulait tout connaître de l'histoire du Prophète. Il s'est enflammé pour les textes sacrés, a bu comme du petit lait tout ce que disaient ses maîtres.

On lui a parlé du Saint Créateur de l'âme. On lui a nourri la mémoire de légendes magiques. On lui a expliqué que le Prophète était apparu en songe au mollah Omar pour, d'une voix cristalline, où chaque mot sonnait comme un diamant, lui ordonner de rassembler des combattants de la Foi et de chasser les imposteurs d'Afghanistan. On l'a informé de la gloire acquise aux yeux de Dieu par le frère Ben Laden.

Hâfiz a tout cru, tout retenu, tout gravé au plus secret de son coeur. C'était un élève exemplaire... Aussi a-t-il suffi qu'un mollah de marque vienne prêcher le jihaddans sa madrassapour que le jeune homme alors âgé de vingt ans rêve de s'offrir à Dieu et s'en aille mener la guerre sainte en Afghanistan.

C'est portée par la voix discrète d'une mémoire, une voix qu'on imagine être celle d'un vieil Afghan sage revenu de tout, que nous parvient l'histoire du jeune tâleb Hâfiz. Une histoire triste qui commence à Peshawar et s'achève dans la boue, comme l'écrit Sébastien Ortiz. Sous ce nom de plume se cache un nouvel auteur français dont on ne sait pas grand-chose si ce n'est qu'il est né en 1972 et travaille « à l'étranger », où il serait diplomate.

Présenté comme un récit, « Tâleb » s'avance sur une corde sensible tendue entre reportage et romanesque. Si Hâfiz y est traité de pauvre fou au détour de quelque page, le prologue réclame aussi que la compassion lui soit offerte inconditionnellement. Parce que le jeune homme n'est ni bon ni mauvais mais qu'il a été jeté au monde pour subir la folie des hommes.

Hâfiz est afghan, ce qui signifie qu'il a perdu d'avance. Car s'il existe beaucoup de malheurs en ce monde, beaucoup en vérité, nul n'égale celui d'être afghan. Certains vont même jusqu'à dire que le Bien et le Mal jouent aux osselets le destin de l'Afghanistan. Il ne fait aucun doute alors que Hâfiz est assis sur l'un de ceux-ci, roulé en tous sens par des événements qui le dépassent.

C'est sur ce présupposé que repose « Tâleb », très beau récit qui nous entraîne au raz de la vie d'un jeune Afghan qui aimait la musique et les femmes sans avoir eu le temps de le découvrir, un jeune homme parmi d'autres, épris d'absolu, ivre d'images.

Sébastien Ortiz n'excuse rien. Suivant son personnage pas à pas, il tourne ses phrases comme un journaliste passé poète faute de réussir à traduire autrement l'épaisseur du réel. Il signe ce faisant une épopée anonyme, témoignage imaginaire d'une sombre réalité. Un récit entêtant, qui combine érudition et désir de comprendre, talent de conter et quête d'humanité. Ce « Tâleb » est tout à la fois instructif et prenant, sobre et envoûtant.

Yasmina Khadra écrit lui aussi sous pseudo. Mais l'on sait désormais que derrière ce nom féminin se cache un ex-officier de l'armée algérienne. « Les hirondelles de Kaboul », son nouveau roman, sont d'emblée plus enluminées que l'ouvrage du jeune Ortiz.

L'humour et la noirceur, l'amour et l'horreur s'y combinent pour former le portait d'une ville comme ravie à elle-même par le régime taliban. Une ville dont les habitants, qu'ils soient geôliers ou aristocrates brisés, amoureux ou pauvres bougres, perdent leur identité à force de constater que la barbarie a bel et bien visage humain.

Deux personnages de femmes traversent ce roman comme un fragile espoir. Seraient-elles de ces hirondelles qui annoncent le printemps en dépit des apparences ?·

Sébastien Ortiz, « Tâleb », Gallimard, 180 pp., 14 euros.

Yasmina Khadra, « Les hirondelles de Kaboul », Julliard, 191 pp., 16,60 euros.

Il y a quelques années, un savant anglais est venu dans notre ville. Pendant deux semaines, il a couru les bazars à la recherche de musiciens afghans. Il a fini par nous trouver dans une maison de thé enfumée de Khyber Bazar, plongés depuis le matin dans une partie d'échecs.

Premières lignes

de « Tâleb ».