Ça marche pour eux

Ça marche pour eux

Brigitte Evers: des passeports

en trompe-l'oeil et faux marbres

La bougeotte! Certains courent le monde sac au dos et le Kodak en bandoulière. Autant d'accessoires dont Brigitte Evers ne s'encombre pas: cette jeune Bruxelloise se promène aux quatre coins de l'Europe, pinceaux et pots de couleur pour seuls bagages. Quant à ses passeports, ils ont le parfum de la peinture à l'huile: de Bruxelles à Paris, d'Italie en Allemagne, Brigitte Evers peint des faux marbres, des trompe-l'oeil, imite le bois ou patine les murs pour leur donner une petite saveur d'autrefois...

Elève de la Cambre et de l'Institut Van der Kelen, elle a peaufiné sa technique à Venise et Florence. Citoyenne d'Europe? Sans doute mais pas citoyenne du monde: elle n'a pas encore traversé l'Atlantique. J'attends qu'on me paye un ticket pour le Queen Elizabeth. L'avion me fait peur!

C'est à Bruxelles que Brigitte Evers a appris la technique du faux marbre et du trompe-l'oeil. Après cinq années à la Cambre, elle suit le régime intensif du cours (réputé) de l'Institut Van der Kelen à Saint-Gilles: Six mois non-stop, jour et nuit, se souvient-elle.

Ensuite? En étalant des journaux sur le sol - pour le protéger de la peinture - elle découvre une petite annonce cherchant des «artisans pour rénovations à Venise». C'est l'Unesco et l'association Pro Venetia viva qui invitent. Elle partira ainsi pour un stage de restauration de fresques avant d'aller parachaver sa formation à Florence.

Fais-le quand même...

Son premier «vrai» travail? Un mauvais souvenir. Brigitte Evers fait connaissance avec les mauvais payeurs: C'était une ancienne maison de charbonnier. Sur un lambris en bois, il était gravé un proverbe flamand qui peut se traduire par: «Fais-le quand même, mais ne regarde pas pourquoi». Après, je me suis dit: «Tiens, le charbonnier aussi aura eu la blague».

Brigitte Evers n'aura guère le temps de ruminer le coup dur. Le rythme est pris. Le temps de refermer ses pots, elle apparaît sur un nouveau chantier: trompe-l'oeil, fausses perspectives, colonnes, faux marbres (Le vrai marbre est froid. Le faux est plus chaleureux!) et imitations du bois (Je fais même du faux liège.). Ses pinceaux n'ont pas le temps de sécher...

Une mode, le faux marbre? Les résidences de luxe ont toujours recherché de hautes décorations... Pour mettre ses couleurs au point, elle s'inspire de techniques anciennes et s'oppose ainsi au «camp acrylique»: elle utilise la peinture à l'oeuf, à l'huile ou à l'eau qu'elle mélange avec des pigments «maison»...

Curieux métier que le sien: une vie de châtelain... ou presque. Je vis comme un nomade. Je m'installe un mois chez les gens et je vis avec eux. Ils attendent de voir ce que je fais, par magie...

Si elle restaure de riches palais italiens, elle navette entre l'Allemagne, Monaco ou s'arrête à Paris dans les appartemments de l'avenue Foch qui appellent une couche de frais. Mais qu'on ne s'y trompe pas: elle passe le plus clair de son temps à Bruxelles (elle a notamment retapé le restaurant Faste fou, rue du Grand Cerf). Elle collabore aussi à l'exécution de décors de pièces de théâtre (Le La, La Jetée, La Mission...) Elle a peint Tintin et Milou au Walibi. Mais que n'a-t-elle pas fait? J'ai même peint un frigo en faux marbre!

Une de ses fiertés: la restauration de l'hôtel de ville de Mons noyé par les eaux suite à des ruptures de canalisations, lors de l'hiver 87. Elle a ressuscité les boiseries du salon gothique qui accueille le bureau maïoral.

Le soleil en poche

De son aveu, il n'est pas toujours facile, le «contact» avec le client: Un jour, j'ai fait une console pour une dame. Quelques jours après, elle me téléphone: «Quand le soleil tourne dans la pièce, une fois ça me paraît rose, une fois ça me paraît plus bleu. Je voudrais que ça me paraisse toujours la même couleur». En clair, elle me dedait de mettre le soleil en poche!, conclut-elle.

Si «ça marche»? Et comment. Au début, j'avais une Fiat 600 et un petit press-book, dit-elle en laissant sous-entendre que la cylindrée de son moteur a suivi le succès d'un début de carrière prometteur. C'est qu'elle n'arrête pas.

Jour et nuit et même le week-end, précise-t-elle. Motif? Dans le bâtiment, le décorateur est le dernier à apparaître sur le chantier. Il «paye» souvent l'accumulation des retards des corps de métier qui le précèdent. Pour respecter les délais, il faudra travailler la nuit. C'est plus calme!

Croquis de chevaux

Brigitte Evers ne fait pas qu'imiter, reproduire ou pasticher. Elle imagine des objets de décoration. Des jeux d'échec en faux marbre, une lampe classique (qui est déjà dans le commerce) et une autre - nettement plus moderne - qui devrait suivre le même chemin. Autre projet: dans six mois, elle s'en ira exposer à Rome pas moins de 120 croquis de... chevaux.

Chez elle, à Watermael-Boitsfort? Pas de grande fresque, ni de prestigieux faux marbre. J'ai peu d'espace mais j'y ai fait une ambiance chaleureuse. Ce n'est pas blanc comme chez tous les Belges. Et dans chaque pièce, il y a une présence de faux marbre. Mais je rêve d'acheter une maison en Italie. Pour y faire quoi? Peindre des imitations de chêne, des perspectives et des trompe-l'oeil. Evidemment.

PIERRE BOUILLON.