HAINAUT CRISTAL A MANAGE:EN VERRE ET CONTRE TOUT

Hainaut Cristal à Manage : en verre et contre tout

Exécutif régional wallon, 21 mai 1992 : L'exécutif régional wallon a décidé de participer à une augmentation de capital de la SA Verrerie et Cristallerie du Hainaut à Manage. (...) L'augmentation de capital sera de 39 millions. La Région participera à l'opération à concurrence de 19 millions, le groupe Pirson apportera 15 millions et la famille Baeyens 5 millions. L'entreprise occupe actuellement 72 personnes; 59 postes de travail seront sauvegardés.

Gouvernement wallon, 24 juillet 1997 : le gouvernement wallon a décidé de mandater la Sowagep afin d'émettre une offre de reprise de la société en liquidation de Hainaut Cristal, spécialisée dans le verre creux. Cette opération de portage devrait permettre la reprise de 33 membres du personnel sur les 46 actuellement. La nouvelle société sera capitalisée à hauteur de 86 millions.

Deux interventions des pouvoirs publics wallons... parmi d'autres dans cette verrerie artisanale de Manage en équilibre précaire perpétuel. On estime aujourd'hui que, globalement, les pouvoirs publics wallons ont injecté de l'ordre de 750 millions dans l'affaire depuis 1974, année de la première intervention. Il s'agissait à l'époque d'aider au regroupement d'une série de petites verreries manuelles de la région du Centre. Obstination coupable ou salutaire intervention ? C'est l'éternelle question du verre à moitié vide ou à moitié plein. Car si d'aucuns estiment que les deniers wallons auraient pu être mieux utilisés ailleurs, il en est d'autres pour considérer que sans les interventions de la Région, ce fleuron de l'artisanat wallon (on souffle encore le verre à la bouche au sein de l'entreprise) aurait depuis longtemps disparu, et que durant toutes ces années, même en régression permanente, un certain volume d'emploi a pu être maintenu.

L'ART ET LA MANIÈRE

Reste la manière. Dans les premiers temps, les interventions publiques wallonnes dans ce qui était alors Vereno ont surtout servi à éponger les pertes des cristalleries de Boussu, société créée après la faillite de Gelb Boussu et dont l'entreprise manageoise était actionnaire à 100 %. Le problème des verreries du Hainaut est que la Région wallonne a mis de l'argent sans jamais se préoccuper de ce qui en était fait, accuse Manuel Morais, permanent Setca de la région du Centre. Jamais un véritable plan industriel n'a été élaboré, le système commercial n'a jamais été repensé et les pouvoirs publics ne se sont pas attachés à mettre quelqu'un de compétent à la tête de l'entreprise, qui a laissé partir des marchés comme ceux des produits d'ornement ou de l'éclairage public. Rien n'a été fait, ni en amont ni en aval de la production de verre, pour automatiser le travail. On travaille encore comme il y a deux mille ans !

Spécialisée dans le verre creux, Hainaut Cristal, en liquidation depuisun an et demi, était surtout connue pour la fabrication de flacons de parfum géants qui ont fait sa gloire mais se trouvent aujourd'hui concurrencés par les flacons en plastique, et qui n'ont jamais alimenté à plus de 10 % son chiffre d'affaires. Lorsqu'elle a été gérée par le seul privé, de 89 à 92, l'entreprise n'a guère fait mieux. Sans doute Etienne Baeyens a-t-il essayé de nouveaux produits tel le Cristal noir, mais l'homme n'avait pas l'étoffe d'un véritable gestionnaire tandis que le groupe Pirson, actif dans... les constructions métalliques, n'a mis le doigt dans le verre manageois qu'en échange d'une participation de la Région wallonne à l'augmentation de capital de son groupe (195 millions en 94).

Les offres de reprise lancées par la Sowagep et la curatelle n'ont trouvé jusqu'ici aucun écho. Mais il n'y a pas que le passé qui décourage d'éventuels repreneurs. Il suffit de faire un tour sur le site pour être dégoûté, assure un investisseur qui s'est intéressé à l'affaire. On se croit revenu à l'époque de Zola. Les installations sont délabrées, il faudrait pratiquement tout raser et repartir à zéro. Tout ce qui y a été investi l'a été en pure perte. De plus, restaurer des relations sociales normales paraît insurmontable. Et pourtant, disent les spécialistes, reprise en mains à temps, l'entreprise aurait pu être sauvée. Il existe un marché pour les produits de Manage et l'entreprise dispose d'un savoir-faire indubitable. Le problème, c'est qu'un éventuel plan social déboucherait sur le départ des ouvriers les plus âgés, ceux qui, précisément, sont les dépositaires de ce savoir-faire.

La dernière idée est de rapprocher Hainaut Cristal du Val Saint-Lambert. Non pas sous forme d'une filialisation, comme il en avait été question au départ, mais plus simplement par le biais d'une gestion confiée à des cadres du Val. Le projet est loin de faire l'unanimité. Quel secours un paralytique est-il en mesure de prodiguer à un agonisant, se demande un gestionnaire qui, il y a quinze ans, a été amené à se pencher sur le dossier ? Et puis, la formule, peut-être satisfaisante sur le plan technique, ne résoud pas la question du portage, puisqu'il faudra toujours trouver un repreneur financier.

Le cas «Verreries du Hainaut » constitue un exemple concentré de tout ce qu'il ne faut pas faire en matière de restructuration d'entreprise, confie un administrateur wallon encore en activité aujourd'hui. Mais personne n'ose le dire. Et il n'est même pas sûr que la leçon ait porté.

FRANÇOISE ZONEMBERG

et MARC CHARLET