SON PERE ETAIT MAX LINDER MAUD LINDER,FILLE DE LA STAR DU MUET,SE SOUVIENT DANS UN LIVRE.INTERVIEW

CINÉMA

SON PÈRE

ÉTAIT MAX LINDER

Maud Linder, fille de la star du muet, se souvient dans un livre. Interview

Le 1er novembre 1925. Dans une chambre de l'hôtel Kleber, à Paris, Max Linder, populaire artiste de cinéma depuis 20 ans, se donne la mort à 42 ans en s'ouvrant les veines du poignet gauche avec une lame de rasoir. Il entraîne dans l'au-delà sa jeune femme. Le couple est couché dans un lit. Sur la cheminée, un flacon de barbiturique. Neurasthénique, fou de passion et de jalousie envers son épouse de 19 ans, Ninette, le comique, acteur, auteur, réalisateur, a commis l'irrémédiable alors qu'il est célèbre jusqu'aux États-Unis, salué par Chaplin (1), aimé du public mondial qui a fait un triomphe à ses films «Max décoré», «Les Vacances de Max», «Le Duel de Max», «L'Étroit Mousquetaire», «Sept ans de malheur», etc.

Les suicidés laissent une petite fille de 16 mois, Maud Linder...

Toute sa vie, Maud, qui ressemble étrangement à son père, sera écartelée de douleur face à ce qu'elle ressent comme un rejet. Max, son papa, Maud ne le verra qu'à 20 ans. Sur l'écran. Dans un cinéma de Versailles qui projette «Sept ans de malheur». Au fond du coeur meurtri de la jeune fille, il y a une suspension de jugement moral. Comme si, soudain, grâce à l'image, le père devenait un séducteur. Et Maud la dernière conquête de cet homme coureur de femmes. Journaliste et auteur de deux films de montage sur l'oeuvre de Linder, «En Compagnie de Max Linder» et «L'Homme au chapeau de soie», Maud Linder a attendu la fin de sa soixantaine pour régler ses comptes sentimentaux avec Max. Et lui pardonner. Cela donne un livre profondément émouvant, «Max Linder était mon père» (2). Bouquin de larmes, de création et de recréation des figures paternelle et maternelle.

Maud Linder habite avenue du Parc Saint-James, dans les beaux quartiers de Paris. Elle vit dans la maison que Max Linder avait achetée, qu'il a fait transformer mais où il n'a jamais vécu à cause de son suicide. Belle demeure où l'on sent de la vénération, du chagrin aussi. Quelques affiches et des figurines représentant Max... Et Maud Linder, visage grave d'une femme qui n'a retrouvé sa vraie identité qu'en allant jusqu'au bout du geste cruel qu'eut le roi français du 7e art muet.

Pendant de longues années, je m'étais blindée contre le souvenir du suicide de mon père et de ma mère, me raconte Maud. Par rapport à ce drame, je vivais dans un cocon irréel. Et puis est arrivée Françoise Verny, directrice littéraire de Flammarion, qui a fait valser mes défenses en morceaux en utilisant toutes les attaques possibles! Elle m'a déstabilisée, elle a joué du coup bas juqu'à ce qu'elle obtienne de moi une écriture vraie, presque choquante, sur Max Linder et que je termine «Linder était mon Père».

Pourquoi, questionnai-je, Max Linder est-il tombé à ce point dans l'oubli alors que Méliès, Keaton, Chaplin ou Musidora continuent leur vie d'images?

On connaît le nom de Linder. Parce qu'il a été la première star du cinéma. Il a été un météore dont le patronyme, Max Linder, qui sonne bien, reste en mémoire. Mais ses films ayant pour la plupart disparu, en réalité on connaît mal papa. Quand je pense que la télévision française n'a pas encore passé mon film «L'Homme au chapeau de soie» dans lequel je montre des extraits de ses réalisations, j'enrage! D'autant que les hommages du petit écran à Charlot et à Keaton ne se comptent plus - et tant mieux pour eux, d'ailleurs! Mais, en France, nous oublions nos propres trésors...

COMME

PATRICK DEWAERE

Le suicide a peut-être été mal vécu par la mémoire collective qui s'est empressée d'oublier cet acte blessant!

Sa mort a été une des raisons pour laquelle on a voulu l'estomper, oui. Le suicide, aujourd'hui, est admis. Le petit Patrick Dewaere se tire une balle dans la tête, ça passe dans l'opinion... Tandis qu'à l'époque, le suicide choquait énormément et on a étouffé l'oeuvre de Linder, on a oublié son personnage pour ne pas parler du drame et du scandale.

Puis, il y a eu ma propre famille et même des amis de Max Linder qui ont détruit ses films qui étaient ma propriété. On a assassiné l'oeuvre entière d'un homme, c'est un crime. Plus de la moitié des films de mon père ont disparu, rendez-vous compte! Il a déclaré qu'il avait tourné plus de 400 titres et si on en trouve 200 dans les années qui viennent (moi, j'en ai 100 actuellement), ce sera beaucoup. Mon père adorait ce qu'il faisait: il réalisait des films comme d'autres écrivent des livres. Il a même construit son propre cinéma, en 1916, le Max Linder, une salle qui fonctionne toujours à Paris, boulevard Poissonnière, pour que ses films soient présentés de la meilleure façon possible.

Quand on regarde les films de Max Linder, joyeux, comique, élégant, rien n'annonçait la tragédie, dis-je à Maud.

La seule chose qui l'annonce se trouve dans «Au Secours!», un film qu'il a tourné avec Abel Gance et auquel il a refusé une sortie publique parce qu'il trouvait que Gance y avait beaucoup trop ajouté de fantasmes personnels. Quand on voit «Au Secours!», on comprend que le personnage de Max Linder ne renonce jamais sauf par amour. L'histoire d'«Au Secours!» est celle de Max qui fait un pari avec un copain: rester dans un château hanté jusqu'à minuit et, ainsi, gagner une fortune... Toutes les horreurs déferlent sur la tête de Max! Il ne cède à rien. Il est minuit moins une, il va gagner son pari et le téléphone sonne. Sa femme est au bout du fil et l'appelle au secours. Max, alors, cède et perd le pari... Mon père a écrit ce scénario avec Gance, cela prouve bien que pour lui rien n'était plus important que la passion amoureuse et qu'il était prêt à tout pour la conserver!

Maud Linder sourit entre la joie et la mélancolie. Je lui dis combien il doit être bouleversant d'avoir connu son père uniquement à l'écran:

J'ai eu la chance en le découvrant d'admettre son personnage qui n'était ni laid ni grotesque mais plein de charme. Le premier mot qu'ont eu pour le définir ceux qui ont connu papa était celui-là: charme... J'ai été si heureuse de voir qu'il était ainsi et, tout en ne voulant pas détruire, à l'époque, la barrière qu'il y avait entre le père suicidé et moi, j'ai été séduite par son image fictionnelle.

Il m'avait abandonnée à l'âge de 16 mois et entraîné ma mère dans la mort, ce qui n'est pas admissible sur un plan humain mais, étant donné son talent et sa création, j'ai voulu fermer, encore très jeune, les yeux sur l'homme qu'il avait été et ne conserver en moi que le personnage de cinéma. Il a fallu que j'attende les cheveux gris pour oser la psychanalyse sauvage, que constitue mon livre, sur mon père et moi! Si j'avais fait ça plus tôt, j'aurais peut-être fini comme Patrick Dewaere ou j'aurais essayé d'oublier avec dieu sait quelle drogue.

CHRONIQUE

D'UNE MORT ANNONCÉE

Je fais remarquer à Maud Linder que le suicide de son père ressemble à la chronique d'une mort annoncée puisqu'il avait prévenu des amis, dont l'actrice Mary Marquet, qu'il allait commettre un acte irrémédiable.

Complètement! Ma mère, certainement, savait ce qui allait arriver. Et, si je vais jusqu'au bout de ma sincérité, je dois dire que, longtemps, je n'ai pas voulu admettre que ma mère, qui n'avait pas, elle, la pression de la créativité, ait pu accepter de laisser son enfant seul sur la terre pour l'amour d'un homme. Maintenant, je conclus que ma mère m'a sauvé en m'envoyant à l'étranger, à cette époque, pour faire face, seule, à l'obsédé passionnel et mortifère qu'était devenu Max Linder. Je pense profondément que Max a acculé ma mère à son geste de mort. Autrement dit, grâce à mon livre et à Françoise Verny, j'ai retrouvé une mère.

Pour briser l'émotion, j'interroge Maud sur les mots qu'elles trouveraient pour persuader les jeunes spectateurs de découvrir le comique Max Linder:

Il est intéressant de savoir que Max est le premier personnage de l'écran qui a eu un jeu naturel. Le premier, il a joué «cinéma» sans transposer l'interprétation théâtrale devant une caméra: voilà une chose essentielle pour ceux qui veulent connaître l'histoire du 7e art... Ensuite, Max a le sens de l'image et du gag de manière innée, il fait rire totalement avec du visuel. Enfin, j'aime la générosité de ses idées comiques, il ne laisse pas suer un seul gag, non il fait jaillir des dizaines de situations qui s'enchaînent. Ajoutez-y son adresse physique et son élégance - il a été le seul comique réellement élégant- et son humour qui va du surréalisme au clownesque... J'aimerais tant que le talent de mon père quitte le ghetto des archives ou des cinémathèques pour, un jour, retrouver une vraie salle, un vrai public. Pourquoi les grands complexes cinématographiques n'ont-ils pas une petite salle pour rendre hommage à nos pionniers, les jeunes de 15 ans, je le sais, ont ce désir d'ouverture vers le passé d'un art qu'ils adorent.

LUC HONOREZ

(1) Chaplin empruntera à Linder la séquence d'ouverture des «Lumières de la Ville» dans laquelle on voit Charlot endormi dans les bras d'une statue. Et Les Marx Brothers s'inspireront d'un sketch du «Roi du Cirque», de Max Linder, celui du miroir brisé et du sosie dans «La Soupe aux canards».

(2) Flammarion, près de 700 francs.