DEUX SIECLES DE METIERS DU LIVRE A TOURNAI CINQUANTE MILLIONS D'OUVRAGES PRODUITS CHAQUE ANNEE

Deux siècles de métiers du livre à Tournai

Une exposition retrace l'histoire du plus beau fleuron de l'édition belge... et de sept générations Casterman.

C'est d'abord l'histoire d'une dynastie qui se fait un sang d'encre depuis sept générations: Louis-Donat Casterman, concepteur de l'exposition Casterman, deux siècles de métiers du livre (1), tombe tout droit d'un arbre généalogique qui porte des éditeurs-imprimeurs sur tous ses sarments. Deux métiers d'emblée indissociables chez les Casterman: l'aïeul Donat-Joseph, installé à Tournai, rue du Quesnoy, en 1776, imprime déjà des ouvrages dont il est l'éditeur. Près de deux siècles plus tard, le chiffre d'affaires consolidé du groupe Casterman (3,2 milliards) se répartit presque équitablement entre le secteur de l'édition (1,7 milliard) et celui de l'imprimerie (1,5 milliard).

Toutes ces années durant, l'histoire de la maison Casterman est celle d'une affaire strictement familiale: jusqu'en 1985, le groupe sera dirigé par un descendant du révéré Louis-Donat Casterman: à cette date, Louis-Robert - décédé récemment - cédera les rênes à Robert Vangénéberg, un administrateur délégué sorti du sérail, certes, mais pas du clan. Un événement. Les Casterman, cependant, occupent toujours des postes très en vue au sein d'un groupe qui repose toujours sur un actionnariat familial: Simon, le fils de Louis-Robert, est aujourd'hui directeur de Casterman France (Paris), une filiale qui joue évidemment un rôle essentiel dans la stratégie commerciale du groupe.

DONAT-JOSEPH, JOSUÉ,

CHARLES, HENRI, LOUIS

ET LES AUTRES

Les Casterman, c'est vrai, ont toujours su mener leur barque. A commencer par les aïeux dont les portraits tutélaires - moustaches de chat, binocles, redingotes et chapeaux de ville - s'imposent d'emblée dans l'histoire de la maison: un peu comme ces héros encadrés dont le pêle-mêle hiératique couvre les pages de garde des albums de Tintin. Il y a d'abord Donat-Joseph, le fondateur. Puis ses fils, Charles et Josué qui développent l'affaire: en 1851, la maison Casterman, déménagée à la rue de la Ture, emploie déjà septante-deux personnes. Il y a surtout Henri, le fils de Josué: un de ces capitaines d'industrie, pleins d'idées et d'allant, dont le XIXe siècle fut si prodigue. En 1852, la convention franco-belge sur la propriété littéraire l'a incité à mener une politique d'auteurs et à recomposer le catalogue Casterman: en 1870, il compte déjà quelque 1.500 titres parmi lesquels beaucoup de «livres de prix» illustrés de lithographes en couleurs à l'usage des bons élèves. Une spécialité maison dont les premières BD, soixante ans plus tard, seront somme toute le dernier avatar.

C'est aussi l'époque des romans honnêtes et des ouvrages pontifiants destinés à l'édification morale du lecteur: Fabiola, du cardinal Wiseman - un modèle du genre - sera le premier best-seller de la maison Casterman. A la mort d'Henri, en 1864, l'affaire est florissante: devenu le premier éditeur belge et le plus gros importateur de livres en France, Casterman a ouvert une succursale à Paris, rue Bonaparte, et son imprimerie, désormais installée à la rue des Soeurs Noires, occupe près de cent septante personnes.

TINTIN ET LES ANNUAIRES

À LA RESCOUSSE

Les années qui suivent sont plus difficiles: la veuve d'Henri, puis ses deux fils, s'empêtrent dans une collaboration étouffante avec la «Société Saint-Charles», une oeuvre belge de propagande catholique. L'entreprise bat même sérieusement de l'aile quand les deux frères, Henri et Louis, disparaissent quasi simultanément, en 1906: la famille vend alors une partie de son patrimoine et crée, en septembre 1907, une société anonyme qui sort très vite de l'ornière sous la conduite de la cinquième génération. L'imprimerie, dans les années 20, décroche plusieurs gros contrats: les guides Michelin, les dictionnaires Hatier et - surtout! - la confection des premiers annuaires téléphoniques.

En 1934, Casterman réalise un autre coup fumant en publiant le premier album des aventures de Tintin: une édition en noir et blanc de Tintin en Amérique. Ici aussi, le jeune reporter tombe à pic: la BD - et, plus généralement, les albums illustrés - arrivent providentiellement à la rescousse des «livres de prix» qui, désormais, n'ont plus vraiment la cote. Tintin, dont le premier album couleurs (L'Étoile mystérieuse) paraîtra en 1942, fera la prospérité et la notoriété des éditions Casterman embarquées depuis (voir par ailleurs) dans bien d'autres aventures.

STÉPHANE DETAILLE

«Casterman, deux siècles de métiers du livre», à la Maison de la Culture de Tournai jusqu'au 22 novembre. Ouvert tous les jours, sauf les lundis, de 10 à 18 heures.

Cinquante millions d'ouvrages produits chaque année

Onze ans après la mort d'Hergé, les rotatives de Casterman continuent encore et toujours de ressasser les aventures de Tintin: depuis 1934, 175 millions d'albums - dont 115 millions en langue française - sont sortis des presses tournaisiennes qui ont popularisé depuis bien d'autres héros de bandes dessinées: Alix, Lefranc, Cori le Moussaillon, les Quatre As ou le Chevalier Ardent. Puis Corto Maltese, Adèle Blanc-Sec, Nestor Burma, l'inspecteur Canardo et tous les autres quand, vers la fin des années 70, Casterman lancera le mensuel de bandes dessinées (A Suivre) destiné à un public adulte.

Avec Tintin, cependant, l'éditeur Casterman s'est engagé résolument dans une voie qu'il explorait depuis longtemps: celle des ouvrages destinés à la jeunesse. Aujourd'hui, 600 des 2.000 titres du catalogue général des éditions Casterman concernent directement les enfants de dix-huit mois à douze ans. Ici aussi, certaines collections sont devenues des monuments: à commencer par la collection Farandole dont Martine - avec 40 millions d'albums vendus à travers le monde - est la plus célèbre héroïne. Neuf des cinquante millions d'ouvrages imprimés chaque année chez Casterman à Tournai sont des éditions «maison»: des BD et des albums pour la jeunesse, bien sûr, mais également des ouvrages historiques et documentaires, des livres de bricolage, des guides de voyage et des éditions plus léchées reprises sous l'appellation générique de «beaux livres».

L'imprimerie - l'autre grand secteur de la SA Casterman - travaille pour le compte de nombreux clients belges, français, allemands, anglais et scandinaves: elle confectionne notamment les catalogues de plusieurs grandes sociétés de vente par correspondance. Et surtout les annuaires téléphoniques qui «pèsent» 672 millions dans le chiffre d'affaires de la SA Casterman et fournissent leur travail à 150 des 660 personnes employées à Tournai.

Ici, on imprime chaque année quinze millions d'annuaires - pour la Belgique (11,3 millions) mais également pour la France, la Pologne et le Maroc - au rythme hallucinant de 30 à 45.000 exemplaires par pause (8 heures) selon l'épaisseur des volumes. En Belgique, son savoir-faire et les investissements qu'elle n'a cessé de consentir pour améliorer l'impression des annuaires ont rendu la SA Casterman virtuellement incontournable dans ce créneau ultra-spécialisé: entre 1989 et 1993, 740 millions ont été investis dans ce seul secteur d'activité.

Dans le même temps, Casterman rachetait - sur fonds propres! - 40 % des actions de la société flamande Brepols (Turn-hout), premier imprimeur belge, très présent sur les marchés du nord de l'Europe, prenait des participations dans les Éditions Carré (Paris) et s'associait aux Éditions De Boeck pour acquérir le fonds Duculot. Le groupe, qui figure aujourd'hui parmi les grands éditeurs européens, possède une filiale aux Pays-Bas (Casterman Nederland) et deux en France: Casterman France (Paris), surtout chargée de sa représentation commerciale dans l'Hexagone, et Districast (Courtaboeuf) qui assure la distribution de ses éditions en France.

S. D.