LA CELLULE POUR SEUL HORIZON EN PRISON,IL SONT DEVENUS ECRIVAINS

LA CELLULE POUR SEUL HORIZON

En prison, ils sont devenus écrivains

Alphonse Boudard: doté d'un certificat d'études primaires, ce jeune faux-monnayeur passe 14 ans à l'ombre, entre 1947 et 1961. A La Santé, à Fresnes, puis au sanatorium pénitentiaire de Liancourt, en France. C'est là qu'il est foudroyé par la lecture et l'écriture. Il dévore Colette et Céline, Stendhal et Miller. Chaque jour, à califourchon sur un banc, entre la salle de douche et les cabinets, il noircit fébrilement des cahiers d'écolier, avec pour seule musique, celle de l'eau. En 62, «La Métamorphose des cloportes» le lance. Pour «La Cerise», il reçoit le prix Sainte-Beuve. Pour «Les Combattants du petit bonheur», le Renaudot. De l'univers carcéral lui reste un ton inimitable, des histoires incroyables, l'habitude d'écrire couché et la manie d'économiser le papier. Devenu écrivain à part entière, depuis 30 ans, il n'émet qu'un seul voeu: que ses lecteurs l'aiment pour son style plus que pour son casier judiciaire.

Albertine Sarrazin: née en 1937 à Alger, Albertine Damien est une enfant de l'assistance publique. Violée à dix ans, évadée à 16 d'une maison d'éducation à Marseille, elle est condamnée à 7 ans de prison pour un hold-up raté. Mineure, elle est envoyée à la prison-école de Doullens (Somme) d'où elle s'évade en sautant du haut d'un rempart de 10 mètres, se brisant un os de la cheville, l'astragale. D'un cambriolage à l'autre, elle écrit sa rage d'être à chaque fois derrière les barreaux. Aiguillonnée par la lecture de Rimbaud. En 59, elle épouse en prison un repris de justice, Julien Sarrazin. Libérée en 64, elle s'installe avec lui dans les Cévennes et fignole ses manuscrits qui sont publiés par Jean-Jacques Pauvert: «L'Astragale», «La Cavale» et «La Traversière». Le succès est fulgurant. Ce petit bout de femme aux cheveux noirs, maquillée à outrance, est un véritable écrivain. A la suite d'une néphrectomie, elle meurt à 30 ans dans une clinique de Montpellier. Sept autres livres paraîtront à titre posthume. Journaux, correspondances, écrits autobiographiques...

Charlie Bauer: adolescent rebelle, il participe à divers casses et cambriolages. Arrêté, il est condamné en 66 à 20 ans de réclusion criminelle. Les Baumettes, Clairvaux, Fresnes, Lisieux, il va de prison en prison, tout en poursuivant des études. Après 14 ans, il bénéficie d'une libération conditionnelle, mais à sa sortie de prison, il est enrôlé par Jacques Mesrine. Il plonge à nouveau et en reprend pour 10 ans. En prison, il passe des diplômes de sciences humaines et sociales, dévoré par une fringale de connaissances. Quand il recouvre la liberté en 88, il travaille dans un librairie alternative à Caen et publie un récit impressionnant: «Fractures d'une vie» (Seuil). Sans avoir peur des mots.

Alain Caillol: il est le cerveau du rapt du baron Empain. Arrêté en 78 lors de la remise de rançon, il met à profit ses quatre années de préventive à Fresnes pour étudier la littérature du XIXe siècle, et passe une maîtrise d'histoire. Condamné à 20 ans de réclusion, il décide, l'été 85, de consacrer sa thèse de doctorat à la correspondance de George Sand. Il envoie une lettre à Mireille Bonnelle, une enseignante spécialiste du sujet. Ils échangeront plus de 300 lettres en quatre ans. Un vrai roman d'amour épistolaire qui sera publié sous le titre: «Lettres en liberté conditionnelle» (Manya). Bénéficiant en effet d'une libération conditionnelle en mars 89, Alain Caillol reprend son ancien métier, gérant d'une succursale de vente de bibliothèques à Montpellier. Mireille Bonnelle quitte son mari, son milieu, son poste et enseigne la littérature et la philosophie à la Santé. Ils décident de ne pas vivre ensemble, leur liaison, pensent-ils, n'ayant une chance de durer que dans la distance. De leur oeuvre commune, ils ont envoyé un exemplaire dédicacé au baron Empain...

JOSIANE VANDY