LA MORT DE JEAN-EDERN HALLIER ECRIVAIN HISTRION

La mort de Jean-Edern Hallier, écrivain-histrion

Jean-Edern Hallier tombe de vélo et meurt à Deauville : il n'aura jamais rien fait comme tout le monde !

Il y a quelques semaines, Jean-Edern Hallier devait venir à Bruxelles pour présenter son dernier livre, «Les puissances du mal». Le matin même, il envoyait un fax à son attachée de presse pour expliquer qu'il avait raté le train parce que son secrétaire s'était levé en retard et qu'il n'avait pu, seul, effectuer le déplacement. C'était, jusqu'à ce dimanche matin, le dernier épisode d'un feuilleton au cours duquel Hallier avait annoncé qu'il était devenu aveugle puis qu'il avait recouvré la vision des couleurs... à Lourdes ! On n'a pas idée, dans ces conditions, de faire du vélo à Deauville. C'est pourtant de son VTT que, dimanche matin, vers 8 h 30, un promeneur l'a vu tomber, victime d'un malaise. Il a succombé à une hémorragie cérébrale lors de son transfert à l'hôpital. Il avait soixante ans...

«Les puissances du mal», terminé à Deauville précisément, comptait trois cents pages épouvantablement nourries de son narcissisme exacerbé, dans lesquelles il livrait son ultime version d'un combat contre le pouvoir et où il ne cessait de se donner le rôle de l'opposant numéro un, gonflant son importance jusqu'à dénoncer, en Roland Dumas, le maître d'oeuvre d'un complot destiné à l'éliminer physiquement.

Ce serait seulement risible si son téléphone n'avait été réellement mis sur écoute, avec ceux de quelques autres personnalités. Pour le reste, son imagination et son éternel souci de faire parler de lui l'ont poussé à mêler le vrai et le faux dans des aventures dont il était le seul à ne s'être jamais lassé. Quelques-unes de ses frasques n'ont d'ailleurs jamais trouvé d'épilogue définitif. Accusé en 1972 d'avoir détourné quelques millions de dollars destinés à l'opposition chilienne, il a fini par rembourser mais on n'a jamais très bien su quelles avaient été ses intentions. Enlevé en 1982, il a toujours été soupçonné d'avoir lui-même organisé sa disparition. Publiant, en 1996, «L'honneur perdu de François Mitterrand», il traînait ce manuscrit depuis un temps fou, clamant sur tous les toits que personne ne voulait le publier par peur de représailles présidentielles, mais ce n'était peut-être qu'un autre «coup»...

On n'en finirait pas d'aligner ses délirantes candidatures à l'Académie française, ses déclarations incendiaires, son mépris, dans l'émission littéraire qu'il animait, pour les livres détestés, ses retournements de veste, l'anti-Goncourt, prix qu'il avait créé et payé d'un chèque en bois à Jack Thieuloy, sa publication, dans «L'Idiot international», des «Versets sataniques» de Salman Rushdie - dont il ne possédait pas les droits -, quelques mois avant l'éditeur Christian Bourgois, et tout le reste qui constitue une suite quasi ininterrompue de tentatives plutôt réussies pour faire parler de lui.

Il ne faudrait cependant pas oublier l'essentiel : bien que se répandant dans des livres médiocres afin de rester présent sur le terrain de l'édition, il a aussi écrit quelques romans de très haute tenue. «Le grand écrivain» et «Le premier qui dort réveille l'autre», par exemple, sont des livres qui méritent bien de ne pas rester noyés dans la bonne vingtaine de ceux qu'il a publiés. Une sorte d'intense ferveur les habite, qui fait regretter les chemins de traverse pris plus tard par un Jean-Edern Hallier qui avait masqué l'écrivain sous le rôle d'un histrion. La littérature ne méritait pas cela. Tout avait pourtant bien commencé, quand il créa «Tel quel» en 1960, avec Philippe Sollers et Jean-René Huguenin. Mais Jean-Edern Hallier ne s'imaginait qu'en dandy solitaire et persécuté, et s'attachait sans doute trop à son image pour appliquer à l'écriture toute la rigueur nécessaire.

PIERRE MAURY