La famille Kaliski au Musée Juif de Belgique

<P>D.Duchesnes </P>

D.Duchesnes

- lesoir

Installé depuis trois ans rue des Minimes à Bruxelles, le Musée Juif s’est agrandi. Trois niveaux, à l’arrière, affectés jadis à la conservation d’instruments de musique, retrouvent de l’emploi tout à fait opportunément en se consacrant aux expositions temporaires. Une grande, une très belle exposition animée d’interventions marque – c’est le mot qui convient – ce nouvel espace en accueillant Sarah Kaliski et ses frères. René, bien sûr, dramaturge et essayiste mort prématurément, et Chaïm, l’aîné, qui, à près de quatre-vingts ans, n’a rien oublié d’une enfance en noir et blanc marquée d’une étoile. Il raconte en une multitude de dessins historiés remarquables. Art brut, dirait-on, si, à la longue, cette désignation n’était pas devenue un peu courte et un peu fade. Trois Kaliski(y) qui, chacun à leur manière, violentent l’art de leur temps. Sarah, indéfinissable, « sauvage », artiste de grand talent, mêle peinture, dessin, écriture, passe de l’un à l’autre dans un jaillissement perpétuel. Elle revisite l’Histoire en se saisissant de mythes, d’évènements, de textes qu’elle transgresse et exorcise au feu de sa folie visionnaire. Ses bâches peintes suspendues dans l’espace s’affrontent en un jeu de miroirs qu’accentue l’espace cinématographique où les protagonistes montrent la consistance un peu floue, comme trouée, extrêmement troublante de fantômes nimbés de

lumière.

Dessins

et narration sans fin

Romanov massacrés, Juifs de Vienne récurant les trottoirs, petit Chaperon Rouge convoité par le grand méchant loup, textes de Céline et de Brel et autres figures emblématiques nourrissent ce torrent poético-plastique sans illusions mais pas sans espoir. Les bâches alternent avec les dessins sur cartons de café, les papiers soyeux et raffinés avec des supports bruts, en principe inappropriés, et des supports plus classiques. L’écriture parfois divague en bateau ivre sur cet océan de traits, couronnement d’images à la fois candides et barbares.

Si elle incarne la mémoire de la Shoah, c’est une mémoire critique qui fait sienne d’autres causes, parfois plus intimes et plus confidentielles. Violences quotidiennes, chagrins voraces, enfances volées, cérémonies érotiques convulsives et extatiques, tous ces déchirements et « crimes d’amour » sont mis sous la loupe des bouleversements de l’Histoire. Mais on se tromperait en y voyant une quelconque morbidité tant la passion qui la porte sait se tempérer de recul, de tendresse, d’ironie et d’intérêt pour le ciel, les étoiles, l’air qui circule, le pli d’une robe. Son trait peut se fluidifier à l’extrême, se dévider comme un fil de soie et faire naître, d’un seul geste, des figures et des corps d’anges. Ni moderne ni contemporaine, Sarah Kaliski, ni classique ni baroque mais tout à la fois, comme il se doit quand il faut donner corps à l’indicible. Et scandaleusement marginalisée par un milieu artistique étriqué, aseptisé, tout occupé à ses petits jeux futiles.

Chaïm, ou Jim, et René dont les textes et extraits de pièces balisent l’exposition partagent l’espace avec elle. Jim, qui a douze ans au moment de la guerre, a vécu l’horreur en direct. Depuis une bonne quinzaine d’années, il couvre des feuilles de dessins et de narrations sans fin. S’y retrouvent les barbaries du monde et les petits bonheurs de sa jeunesse bruxelloise. Son cycle « La Shoah » est particulièrement beau, évoquant avec un sens aigu du cocasse et de la noirceur et des rythmes plastiques – qui n’est pas coutumier de l’art brut – la pègre nazie. Tantôt en blanc sur noir, tantôt en noir sur blanc, tous ces dessins sont beaux de nuit comme de jour.

Musée Juif de Belgique, 21 rue des Minimes à Bruxelles jusqu’au 24 février. Infos. 02.512.19.63 et www.museejuif.be.

Beau catalogue, éd. Didier Devillez, textes de J. Sojcher, S. Gorieli, J. De Decker, M. Quaghebeur, A. Vitez