La poésie fulgurante de Julien Sagot

© LePetitRusse
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Le chanteur de Karkwa, Louis-Jean Cormier, avait déjà montré l’exemple, son échappée en solo réunissant tous les suffrages. C’est au tour maintenant de Julien Sagot de tenter le coup avec un premier album très original paru en 2014 au Québec et l’an dernier chez nous. Il faut rappeler que Karkwa, qu’on a pu voir au Zénith de Paris, en première partie d’Arcade Fire, leur homologue montréalais, est ce qui se fait de mieux en rock francophone. Car si le sémillant Win Butler chante en anglais, Karkwa a réussi au travers de quatre fabuleux albums (parus entre 2003 et 2010) à conjuguer le rock en français comme peu l’ont jusqu’ici réussi : «  Le succès de Karkwa est arrivé sur le tard, nous a raconté Julien. Et on était un peu fatigués. On préférait rester artistiquement sur quelque chose de fort. Notre dernier album a été très bien accueilli mais plutôt que de se forcer, on a préféré faire une pause. »

Et Julien s’est dit que c’était l’occasion de travailler sur sa propre musique. Les quelques chansons qu’il a signées pour le groupe ont une touche très onirique, très cinématographique, originale et personnelle, qui ne demandait qu’à éclore sur tout un disque. Valse 333 ne déçoit pas, avec ses ambiances mystérieuses et ses arrangements sophistiqués, entre chanson, rock et électro. Sa poésie est fulgurante, fébrile, elle s’autorise toutes les libertés, hors des formats convenus. Disque ovni, il charme sans difficulté. Un disque comme ça, au moins on ne l’avait jamais entendu. «  Ce disque m’a donné beaucoup de fil à retordre, beaucoup de travail. J’ai toujours travaillé dans de grosses productions, dans des studios très confortables. Ici, je voulais me mettre à nu dans un trip plus expérimental. Avec Antoine Mercier qui a coréalisé l’album, on a bricolé des maquettes puis on a tout pris pour aller deux jours dans un studio de riche. J’ai appelé des amis et on a mis du velours sur toutes les maquettes. D’habitude, on jette la matière première. Ici, j’ai voulu tout garder pour ensuite habiller le squelette. C’est pour ça qu’il y a des sons tordus. »

Sagot est resté fidèle au texte en français, dans un style un peu gainsbourien : «  Je pense que c’est par paresse que beaucoup chantent en anglais. En français, c’est du boulot, un vrai défi. C’est ça qui est beau. La langue n’est pas facile à placer mais tout le fun est là, c’est d’y arriver. Et puis il faut faire briller notre différence culturelle. Les anglophones de Montréal sont très intéressés par notre culture. Si Win nous a choisis pour tourner avec Arcade Fire, c’est parce qu’il aimait bien ce qu’on faisait. Montréal est un vrai lieu de rencontres.  »

Le plus amusant, c’est que Julien est né… à Paris : «  Mes parents tenaient une pâtisserie en région parisienne. Ils ont décidé d’émigrer au Québec en 1992, 93. J’avais 11, 12 ans. Mais je me souviens de mon école de Montparnasse. Quand je reviens à Paris, je retrouve des parfums, des images… Oui, je suis nostalgique. Quand t’es un immigré, t’as toujours le cul entre deux chaises. Mais je pense que la qualité de vie est meilleure à Montréal… et à Bruxelles. Je me sens bien quand je viens ici. C’est comme chez nous, une ville plus humaine, avec un certain recul… Ma femme est peintre, on a deux enfants, on n’est pas riches mais ce n’est pas grave. J’aime la simplicité volontaire. »

Le titre, Valse 333, mérite une petite explication : «  Plus de la moitié de l’album est en rythme ternaire. Ça donne une certaine souplesse. Il y a un côté valse qui m’a permis de placer plus facilement les mots dans la structure mélodique. J’imagine que c’est aussi dû au fait qu’au départ, je suis batteur et percussionniste. J’adore composer à la guitare mais le piano est plus percussif. Pour moi, le piano est la plus belle machine que l’homme ait inventée. Je suis fan de Glenn Gould, Steve Reich, Terry Riley… La musique minimaliste est un moteur sans fin. Et en plus, j’aime la musique africaine qui est très percussive. J’adore aussi les films thaïlandais, la langue est d’une beauté et d’une souplesse inouïes. Pour mon prochain album, je compte d’ailleurs collaborer avec un musicien thaïlandais. »

THIERRY COLJON

Sagot sera au Botanique ce jeudi 3 mars. www.botanique.be

L’album Valse 333 est distribué par PiaS.