Sylvia Jeanjacquot: “J’ai été séduite par Jacques et j’ai suivi Mesrine”

© DR
© DR

Son histoire et son nom auraient pu ne jamais se retrouver dans la lumière. Mais la vie en a décidé autrement. En mai 1978, alors que Sylvia Jeanjacquot – âgée de 33 ans, à l’époque – entame son service dans un bar de Pigalle où elle est barmaid, Jacques Mesrine franchit la porte de l’établissement, comme le font des dizaines de clients chaque jour. Sans le savoir, elle vient de rencontrer l’ennemi public numéro un en France, qui deviendra l’amour et l’homme de sa vie. Un homme qui est aujourd’hui encore très présent dans son cœur et ses pensées. Alors qu’elle ne parle que très rarement de son histoire – elle a d’ailleurs refait sa vie, vivant depuis 25 ans avec le même homme –, Sylvia Jeanjacquot, qui fut la dernière compagne de Jacques Mesrine, a accepté de nous rencontrer. Dans un des cafés entourant la place de la Bastille, à Paris, une femme discrète, passant presque inaperçue, sensible et forte à la fois, nous raconte sa vérité et son intimité avec “Jacques”.

Dès les premières pages de votre livre, on comprend que le film que Thomas Langmann a consacré à Jacques Mesrine, votre ancien compagnon, a été pour vous l’élément déclencheur de votre énervement et de votre envie d’écrire ce livre…

Oh, c’est même plus que de l’énervement ! Ce film est immonde. Il est mensonger, diffamatoire. Ce film a beaucoup perturbé ma vie, et la vie de ma fille aussi, et ça je ne le pardonnerai jamais à cet individu. Aujourd’hui, ma fille a 36 ans, est mariée et a des enfants, des amis… Mais tout le monde a vu ce film. Donc, les gens venaient lui dire des choses sur moi, et ça l’a vraiment perturbée. Je hais cet individu ! Je ne lui pardonnerai jamais.

Vous n’avez pas été consultée pour ce film ? J’ai été consultée. Thomas Langmann me proposait 20.000 euros payables sur deux ans pour racheter les droits d’auteur de mon premier livre (“L’instinct de vie”, ndlr). Avec mon avocat, Me Juramy, on a refusé cette proposition et, évidemment, Thomas Langmann l’a très mal pris. Il a fait le film qu’il voulait. Il ne connaissait pas Jacques.

En quel sens ce film a-t-il perturbé la vie de votre fille ?

Ce film est mensonger. Thomas Langmann me montre en train de racoler Jacques dans la rue. C’est vrai que je n’avais pas un métier comme tout le monde, mais je n’ai jamais racolé.

Vous étiez serveuse dans un bar à Pigalle ? Exactement ! Ensuite, Langmann me fait passer pour une alcoolique. Or, moi je ne bois pas, je ne fume pas et je ne me drogue pas. Dans ce film, Langmann me fait me promener en nuisette devant quelqu’un qui vient chez nous à la maison.

Or, à la lecture de votre livre, on vous devine assez pudique…

Je n’ai pas l’habitude de me promener à moitié nue. Et puis, Langmann fait passer Jacques pour un abruti épouvantable. C’était un homme très intelligent ! On l’aime ou on ne l’aime pas… Moi, je ne demande pas qu’on aime Mesrine. Vous savez, à cause de ce film, j’en suis presque arrivée à renier mes blessures. J’étais arrivée presque morte à l’hôpital Boucicaut. J’ai des Polaroïd de l’état dans lequel je suis arrivée à l’hôpital.

Vous vous souvenez de votre rencontre avec Jacques ?

Elle est un peu particulière… Il entre dans le bar, et même s’il était bel homme, il n’était vraiment pas à son avantage. Comme j’avais beaucoup de travail, je n’ai pas tout de suite fait attention à lui. Je travaillais dans un bar avec des demoiselles – je n’aime pas les appeler autrement. Mais je n’ai pas prêté immédiatement attention à Jacques.

Il s’est présenté à vous comme entrepreneur en bâtiment. Puis, lors d’un futur rendez-vous amoureux avec vous, il vous dira être avocat. Il était crédible ?

Quand il est entré dans le bar, il était habillé avec une salopette bleue, une vieille casquette sur la tête et il roulait sur un vieux vélo Solex. Pour notre premier rendez-vous, il était très bien habillé et était venu me chercher sur une très belle moto. Je me demandais à qui j’avais affaire. Il ne pouvait pas être entrepreneur en bâtiment et il ne pouvait pas être avocat. Je me demandais ce qu’il faisait.

Lorsque vous passez votre première nuit d’amour avec lui, vous découvrez son corps, un corps blessé. Vous vous posez des questions ?

Ses cicatrices étaient encore fraîches. Ça s’était très mal passé pour lui au casino de Deauville. Il avait beaucoup de cicatrices.

C’est au lendemain de cette première nuit qu’il vous révèle sa véritable identité…

Oui. Moi, je ne connaissais pas “l’ennemi public numéro un”.

Quel homme était-il avec vous ?

Moi, j’ai été séduite par Jacques et j’ai suivi Mesrine. Jacques était formidable avec moi.

Ce qui est étonnant, c’est que lors de sa cavale, Jacques vous convainc, chaque fois, de le suivre… Et jamais vous ne refusez !

Je n’aurais pas pu l’abandonner. Je l’aimais. Il avait touché mes points sensibles. Il avait besoin de moi. Il me le disait gentiment et amoureusement. Il a su y faire avec moi. Il m’a émue. Il était extrêmement délicat avec moi. C’était un gentleman !

“ILS ONT EXÉCUTÉ JACQUES.

MOI, ILS ONT ESSAYE DE M’ACHEVER”

Vous vous considérez comme une miraculée ?

Mais je suis une miraculée ! C’est ce que dit le chirurgien. J’ai été protégée par les dieux. Il faut croire que ce n’était pas mon jour.

En recevant toutes ces balles, vous vous êtes sentie mourir ?

C’était tellement rapide…

Il ne se passe pas un jour sans que vous ne pensiez à Jacques ?

Je pense souvent à lui. Il sera toujours présent, tout le temps. Ils ont été abominables avec Jacques. Ils l’ont exécuté. Et moi, ils ont essayé de m’achever. J’ai une balle au milieu du front. Je ne l’invente pas. Ça a été une véritable boucherie. Je croyais qu’ils avaient terminé de tirer… Je me suis retournée vers Jacques, j’ai pris sa main, et c’est à ce moment-là que j’ai senti un choc à la tête.

Vous avez gardé des séquelles physiques importantes ?

J’ai beaucoup de cicatrices, je les cache. Je ne vois plus de l’œil gauche, il est atrophié. Je suis obligée d’avoir une frange pour cacher la grande cicatrice que j’ai sur le front.

Vous êtes parvenue à refaire votre vie après la disparition de Jacques, et à retrouver une “vie normale”, si tant est que cela soit possible ?

J’ai un compagnon depuis 25 ans. Je vis normalement.

Quand il vous a rencontrée, il connaissait votre histoire ? Il savait qui vous étiez ?

Il ne le savait pas. Je l’ai rencontré à un dîner chez des amis. Il s’appelle Maurice. On s’est plu tout de suite.

“JACQUES M’ACCOMPAGNE EN PERMANENCE. IL ME PROTÈGE

À votre sortie de prison, votre avocat vous a remis le testament audio que Jacques avait enregistré. Sur cette cassette, on entend sa voix et il s’adresse directement à vous. Qu’avez-vous ressenti lors de la première écoute ?

J’ai pleuré. J’ai beaucoup pleuré. J’avais un peu l’impression qu’il était encore là. C’était bon mais c’était difficile. Quand j’entends sa voix, j’ai l’impression qu’il est proche.

Vous l’avez réécoutée, cette cassette ?

Je l’ai écoutée très souvent. Au début, je l’écoutais tous les jours. J’ai arrêté parce que ce n’est pas très sain de vivre dans la souffrance. D’ailleurs, sur cette cassette, Jacques vous dit : « Refais ta vie ! » Oui, il dit : « Refais ta vie ! Vis dans nos souvenirs, mais ne t’emprisonne pas. »

Cette cassette, où est-elle désormais ?

Elle est dans mon sac. Je l’emporte partout avec moi. C’est mon porte-bonheur. Si je ne l’ai pas, je ne me sens pas bien. Grâce à cette cassette, j’ai l’impression qu’il m’accompagne en permanence. Il me protège. Jacques est avec nous, autour de cette table.

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter sur le plan personnel ?

De continuer ma vie – j’ai 60 ans ! – telle qu’elle est et de continuer de vieillir tranquillement.

“Ma vie avec Mesrine”, Sylvia Jeanjacquot, éditions Plon, 21 euros.