CHEZ WILLY AU PASSAGE 44

«Chez Willy», au Passage 44

Les vingt-quatre heures du zinc:

dingue, dingue, dingue!

Un bistrot comme il n'en existe qu'à Bruxelles, ou alors dans l'arrière-pays, mais pas au-delà de Céroux-Mousty ou de Vollezele. Un concentré de belgitude, quoi, un théâtre des opérations dont l'orge et le houblon sont les ingrédients majeurs. Un café enfin une fois, qui s'appelle Chez Willy, parce que, statistiquement, les établissements à cette enseigne ne doivent pas trop mal se placer dans le hit-parade des appellations non contrôlées. On va y vivre durant presque un tour d'horloge, le cadran derrière le comptoir en fait foi, et une humanité aussi hilarante que pathétique va y défiler.

Il y a les deux serveurs, évidemment, Bob et Charly, qui se relayent au milieu de la journée, et puis les habitués et les occasionnels. Depuis le clochard qui va passer le plus clair de son temps à cuver son alcool sur un coin de table jusqu'au «bon» bourgeois qui va y achever la tournée des grands ducs qu'il a entamée avec le fils qu'il a sous sa coupe. Ils vont défiler de scène en scène, qui sont autant de sketches à ras du quotidien le plus banal, parfois le plus vulgaire, mais auquel le grand art théâtral donne une efficacité, une drôlerie, quelquefois une poésie extraordinaires.

AU COMMENCEMENT

ÉTAIT LE QUÉBEC

A l'origine de ce spectacle avec lequel Alain Leempoel, le producteur, tient, on est prêt à le parier, un des gros succès de notre théâtre, un «show», comme on dit là-bas, qui fait toujours, trois ans après sa création, un malheur au Québec. Trois acteurs, dont l'incroyable Michel Côté (que l'on n'a toujours pas vu sur nos écrans dans son fabuleux rôle à transformations de «Cruising Bar»), y avaient, pour se divertir et assurer la programmation défaillante d'un théâtre, improvisé quelques tableaux de la vie quotidienne d'une taverne populaire. Le succès fut tel qu'il suffit encore que l'on annonce «Broue» (c'est le titre original), et les salles immenses, aussi vastes qu'elles soient, se remplissent aussitôt. Pour une raison simple: c'est que ce matériau assez élémentaire est un formidable prétexte à jeu pour des acteurs, et que, depuis que le théâtre existe, rien n'a jamais fait davantage le bonheur d'un public que des comédiens heureux qui vont jusqu'au bout de leur talent.

Ce miracle-là, il se reproduit à Bruxelles. Parce que les trois comédiens sont formidables, et que Martine Willequet, à la fois responsable de la mise en scène et de l'adaptation, a su les pousser à fond. Dans le décor ultra-réaliste d'Olivier Wiame, elle a veillé à transposer les usages d'outre-Atlantique en ceux de notre petite terre d'héroïsme. Et le transfert, la greffe même, n'a pas mal pris du tout, même si on s'étonne qu'un clochard soit aussi attaché à ses gants (nous n'avons pas des chutes de température aussi vertigineuses qu'au Canada) ou qu'un père traite son fils comme un crétin des Laurentides (cet ascendant paternel écrasant, et ce mode d'éducation «sur le terrain» sont plus enracinés en Belle Province que chez nous). À ces quelques détails près, on se croirait devant un match de la Ligue d'improvisation qui se serait imposé plus de cohérence dans le récit.

TROIS HOMMES

DANS UN BISTROT

Et ce d'autant plus que, dans la distribution, on retrouve le champion incontesté de la ligue, l'ineffable Bernard Cogniaux, dans six rôles qui vont du marchand de chaussures «looké» au loubard, en passant par l'Anglais très classe et le paumé qui se fait appeler Stallone. Michel Kartchevsky assure, pour sa part, sept silhouettes, avec une virtuosité qui ne le cède en rien à son compère. Quant à Michel de Warzée, dont on sait maintenant que rien ne l'arrête, que ce soit la recréation d'un Sganarelle très classique et neuf à la fois, ou une expérience de corps-à-corps avec le public comme ici, il est fascinant, que ce soit en pompier franchement niais, en ouvrier du bâtiment terrorisé par sa femme ou en notable carolo qui ne l'est pas moins. Le plaisir du jeu d'acteur à l'état primitif et pur, il est là. Il suppose un immense métier, un don de sympathie débordant, un respect du spectateur, une intelligence et une fantaisie sans brides.

Un divertissement magnifiquement réussi, dont il ne nous étonnerait pas qu'il rejoigne avant longtemps les «musts» bruxellois. D'autant que l'on a à peine poussé la porte de sortie de chez Willy, les yeux encore humides d'avoir ri, que l'on y retournerait volontiers, parce que là où il y a du plaisir, on ne voit pas pourquoi on devrait se gêner.

JACQUES DE DECKER

Dans la petite salle du Passage 44, boulevard du Jardin Botanique, à Bruxelles, à 20 heures. Location: 02-218.27.35.

Signalons qu'en même temps, dans la grande salle, se poursuivent les représentations de «Piaf».