DU COTE DE CHEZ WILLY AVANT LA VIREE BELGE,IL Y A EU "BROUE",LE SUCCES THEATRAL QUEBECOIS.RETOUR A LA POMPE

SPECTACLES

DU C OTÉ DE CHEZ WILLY

Avant la virée belge, il y a eu «Broue», LE succès théâtral québécois.

Retour à la pompe

Longtemps, ils se sont couchés de bonne heure. Parfois, ils s'endormaient devant la télévision. Et puis, un soir, ils ont décidé, pour une fois, de sortir, d'aller au théâtre. Parce que «Chez Willy» est un titre sympa, que l'affiche fleure bon la bière à la pression, que le slogan parle de «spectacle typiquement belge». Et ils n'ont pas été déçus, ces milliers de spectateurs néophytes. Ils furent 25.000 jusqu'à présent à faire la fête au trio Cogniaux-De Warzée-Kartchewski, qui sont les triomphateurs absolus de l'applaudimètre, devant un public qui n'est plus seulement composé d'occasionnels. Les théâtreux purs et durs se sont laissé gagner par la rumeur. «Chez Willy», avec ses 150 représentations à ce jour, et qui est à nouveau programmé au Passage 44 en cette fin d'année, mais dans la grande salle cette fois, va à nouveau méchamment cartonner.

Ce que l'on sait moins, c'est qu'à l'origine, ce produit qui est en train de talonner Toone au rayon des attractions spectaculaires du cru, est un immense succès... québécois! «Broue», puisque tel est le titre de départ (il aurait pu se traduire par «tamponne», ou «virée»), a atteint, en Belle Province, le total de quelque 1.7OO représentations en treize ans. C'est à la faveur d'un séjour à Montréal qu'Alain Leempoel a découvert ce spectacle fétiche, qui casse la baraque partout où il est représenté. On est loin des petites salles du début, où trois comédiens sans engagements tentaient d'échapper au chômage. Ils ne jouent plus, maintenant, devant des salles de moins de 2.000 places. Et ils sont tous les trois devenus des vedettes. À commencer par Michel Côté, l'extraordinaire acteur à transformations qui, avec sa comédie «Cruising Bar», film désopilant dont il jouait les quatre rôles principaux, a battu aussi tous les records de recette sur grand écran. Côté est venu plusieurs fois voir la version belge de «Broue» à Bruxelles, et s'est pris d'amitié pour ses interprètes. Nous avons, avec lui, examiné «Chez Willy» du côté de Côté.

JACQUES DE DECKER

Qu'est-ce que vous pensez de vos camarades belges, qui ont pris votre relais dans l'Ancien Monde?

Michel de Warzée, qui a repris tous mes personnages, dont je me sens fatalement le plus proche, est un monstre, c'est un homme extrêmement habile sur scène. Mais chacun, dans son domaine, est très percutant, ils arrivent à chercher dans «Chez Willy» tout le matériel, tout le jeu qu'on peut en sortir. Je suis extrêmement heureux de cette production. On a monté, depuis, la pièce à Anvers aussi, en flamand, mais on n'a pas eu la chance de tomber sur des comédiens de ce niveau.

Qu'est-ce que ça vous apporte de voir ce spectacle qui vous colle à la peau vivre sa carrière en dehors de vous?

C'était la première fois, à Bruxelles, que «Broue» se trouvait replanté à l'extérieur du Québec, et c'est tout un événement pour nous, parce que ça prouve que cette pièce contient un fond humain. Des gens nous avaient dit que ça ne marcherait jamais, que c'était trop québécois. Mais nous étions intimement convaincus qu'il était impossible que quelque chose qui s'était joué 1.700 fois soit aussi irrémédiablement local que ça. C'est plutôt en étant très local qu'on atteint tout le monde, parce qu'on est nécessairement amené à parler de l'homme. Et puis, ce genre de café où l'action se passe existe un peu partout. On y entend les hommes parler des femmes, du sport, des exploits qu'ils n'ont pas faits, mais dont ils se vantent tout de même. À Bruxelles, manifestement, la levure a bien pris, et la bière est bonne.

Comment «Broue» a-t-elle été écrite?

La pièce est partie d'un collage, de textes qu'on a demandés à différents auteurs, et on a réussi à les monter en une seule journée, ce qui corrige l'impression de morceaux rassemblés. La version belge est très conforme à la nôtre: le décor est équivalent, les costumes sont similaires, la mise en place est presque la même. Quelques personnages ont été changés, parce qu'ils étaient moins percutants ici, mais autrement c'est le même spectacle, avec évidemment la pigmentation locale. La dernière fois que je l'ai vu avec le public au printemps dernier, j'étais enchanté, parce qu'ils avaient fait beaucoup de chemin, qu'ils se sentaient comme des poissons dans l'eau.

Ce qu'ils ont à jouer est une vraie aubaine pour les acteurs.

C'est un cadeau pour les comédiens, c'est vrai. Dans tous les sens du terme, d'ailleurs. À Montréal, nous ne sommes pas seulement les acteurs, mais aussi nos propres producteurs et nos propres metteurs en scène. Les textes, nous les avions demandés à des gens qui n'étaient pas encore très connus mais qui ont marqué la décennie après, soit comme comiques, soit comme scénaristes de télé, ou comme auteurs de théâtre. Dire que nous sommes, en treize ans, restés fidèles à leurs écrits serait exagéré...

Sur quelle base Martine Willequet a-t-elle écrit son adaptation alors?

Nous lui avons donné un texte épuré, dans un français que personne ne parle chez nous, mais dont nous avions retiré les expressions «inexportables», tout en tentant d'expliquer les autres. En échange, elle a introduit des expressions belges auxquelles je ne comprends rien du tout...

Comment résiste-t-on à treize années d'interprétation des mêmes rôles, même si vous en avez chacun plusieurs à assumer?

On croit que nous sommes débiles parce que nous jouons la même pièce depuis si longtemps. On se demande comment nous faisons pour ne pas être «tannés» comme on dit chez nous. Je réponds qu'il faut au moins une fois dans sa vie avoir joué le même rôle plus de mille fois pour savoir ce que c'est, et l'extraordinaire impression de liberté que cela procure. Je ne remercierai jamais assez le ciel de m'avoir permis de vivre cette expérience. Chez nous, au théâtre, c'est un peu comme chez vous, on joue une pièce en général vingt-cinq fois, quand on dépasse cette série-là, c'est déjà un succès, un triomphe incroyable nous amène à la centième. Mais d'avoir joué mille sept cents fois le même spectacle, et il n'y a pas de raison que ça s'arrête, ça ne s'était jamais vu!

Vous avez déjà vu défiler plusieurs générations de spectateurs, forcément.

Il y a des gens qui étaient venus nous voir à treize ans, qui en ont le double aujourd'hui, et qui reviennent! Des gens qui reviennent avec leurs enfants qui n'étaient pas nés, et qui sont adolescents maintenant. Parce que c'est la quatorzième saison. Quant à tout ce que ça nous a apportés parallèlement, c'est inestimable: je pense à la sécurité artistique, au plaisir d'entrer dans un personnage et de ne plus devoir se soucier de rien, ni du texte ni de la mise en place, de vraiment pouvoir endosser le personnage sans que plus aucune contingence technique ne s'interpose. Ce plaisir-là, que nous partageons avec le public tous les soirs, ou presque, est incomparable. Et je suis heureux d'avoir contribué à ce que mes amis bruxellois découvrent cela à leur tour!

À l'auditorium du Passage 44, jusqu'au 31 décembre, à 20 h 3O. Réservation indispensable: 02-218.27.35.