Hergé : les introuvables

Flibustier du crayonné, Hergé remettait sans cesse le trait sur le métier. L’auteur a fait cadeau de bon nombre de ces essais de mise en scène et d’attitudes de personnages à des amis tintinophiles. D’autres ont été égarés, à une époque où la ligne claire n’avait pas encore été élevée au rang d’art contemporain. La piste de certains originaux a été perdue au fil des cinquante ans de carrière du maître fondateur de la bande dessinée belge. Pour retrouver la trace de ces pièces disparues, les marins d’eau douce de la société Moulinsart ont décidé de mettre sur pied la plus importante vente aux enchères jamais consacrée à l’œuvre d’Hergé, le 10 mai, à la Galerie Rops, dans le cadre du Festival Tintin de Namur.

Une centaine de moules à gaufre ont aussitôt retourné leur grenier pour déposer 570 lots, parmi lesquels des dessins de travail, des planches originales et des objets rarissimes qui promettent de faire tomber des records (lire ci-contre). « Cette vente suscite un engouement exceptionnel, confie Thibaut van Houte, l’expert principal commis par Moulinsart. Un collectionneur luxembourgeois, forcé de déménager dans un appartement, nous a, par exemple, confié une collection complète de tous les objets Tintin estampillés Pixi, Moulinsart, Aroutcheff et Leblon Delienne, soit au total près de 300 pièces pour une valeur estimée proche de 100.000 euros. La plus belle surprise est venue d’un particulier belge, qui avait reçu deux planches originales et leurs crayonnés (la page 38 de L’Affaire Tournesol et la page 3 des Bijoux de la Castafiore), directement de la main de Hergé dans les années 1960. Moulinsart et les Studios Hergé en ignoraient eux-mêmes l’existence ! Un ami de la famille avait tenté de les racheter pour 2.500 euros. Elles ont été expertisées entre 75 et 100.000 euros. Ce genre de pièce est rarissime. C’est une estimation raisonnable, compte tenu du fait que la dernière référence existant pour la vente d’une planche des aventures de Tintin remonte à 2003, avant

le boom du marché des originaux de bande dessinée. Il s’agissait d’une planche de Tintin au Tibet avec son crayonné, vendue en gré à gré par un collectionneur allemand au prix de 70.000 euros. »

Philippe Goddin, biographe de Hergé et meilleur connaisseur de l’œuvre, se dit ébloui de cette redécouverte : « Il s’agit de la planche contenant la célébrissime case géante de la Lancia du signor Arturo Giovanni Giuseppe Pietro Archangelo Alfredo Cartoffoli. Elle est accompagnée du crayonné qui montre que Hergé a mis en place lui-même les voitures et les personnages alors qu’il possédait déjà son Studio et qu’il aurait pu confier ce travail à un collaborateur. C’est une réponse claire à ceux qui doutaient parfois de son implication dans les albums d’après-guerre. »

Concernant les Bijoux, la page 3 fait partie des trois planches manquantes dans les collections des Studios Hergé. Sa trace avait aussi été perdue : « Hergé a fait appel au père Rupert, un capucin de Verviers aujourd’hui décédé, pour se documenter sur les Romanichels, à défaut de pouvoir entrer directement en contact avec eux. Il ne serait pas étonnant qu’il ait offert cette planche au père en remerciement, mais ce n’est qu’une hypothèse. »

Un autre bougre de phénomène de tonnerre de Brest a exhumé un crayonné de Vol 714 pour Sidney de 1967 à la mine de plomb. Il a été offert à la fin des années 1970 et se trouvait actuellement dans le coffre d’un héritage familial, à Bruxelles. Enfin, une pièce historique de 1929, l’année de la naissance de Tintin, sera la curiosité de la vente namuroise : un superbe scout en kilt à l’aquarelle.

Pour Philippe Goddin, il s’agit d’une rareté absolue. « Un compagnon de scoutisme de Hergé, René Weverbergh, avait ramené un kilt du jamboree mondial de Birkenhead. Il existe des photos d’Hergé dans cette tenue folklorique. Mais ce dessin signé, qui n’est pas un portrait de Weverbergh ni d’Hergé, restait totalement inconnu jusqu’ici. Il existe très peu d’aquarelles d’Hergé. »

Au rayon des objets d’exception, la Galerie Rops mettra à l’encan l’épreuve personnelle de la sculpture en bronze de Tintin créée par Nat Neujean, numérotée 1/1 et millésimée 1975 : estimation entre 20 et 25.000 euros. A l’origine de cette statue, il y a l’idée de l’éditeur du journal Tintin, Raymond Leblanc, et du responsable de Publiart, Guy Dessicy, de couler le petit reporter dans le bronze pour célébrer les trente ans de l’hebdomadaire. Le fils de Nat Neujean a servi de modèle. L’exemplaire 1/1 est le premier état de l’œuvre.

Rarissime également, l’affiche de Monsieur Boullock a disparu, une pièce des aventures de Tintin montée au Théâtre royal des Galeries en décembre 1941, dont il n’existe que deux exemplaires. Le second est la propriété des Studios Hergé. L’estimation de départ se situe entre 5 et 6.000 euros.

L’album introuvable de la vente ne provient pas d’une collection belge mais d’Auvergne. Estimé entre 5 et 7.000 euros, ces Aventures de Tintin et Milou en Amérique publiées par Ogéo dans la collection Cœurs Vaillants ont été tirées à 2.000 exemplaires à peine dans un petit format à dos toilé vert. « Un rendez-vous a été fixé à Paris avec le collectionneur auvergnat. J’ai été chercher l’album en TGV, explique Thibaut van Hout. C’est une pièce que l’on ne voit jamais en Belgique et c’est le must des albums mis en vente à Namur avec une édition “grandes images” des Cigares du Pharaon de 1942, cotée 2 à 3.000 euros ou une Etoile mystérieuse de la même année, en première édition dont on attend au minimum 6 à 8.000 euros. »

L’expert déclare ne pas craindre la crise du marché de l’art quand il s’agit de Tintin et d’Hergé : « La demande ne cesse au contraire d’augmenter, surtout au-delà de nos frontières. Parmi les nouveaux pays à s’intéresser à l’univers d’Hergé, il y a l’Espagne et la Grande-Bretagne, où l’œuvre soulève de plus en plus d’émotion. »

Catalogue de la vente sur www.rops.be