Jean Narcy... Bruxellois non peut-être Un chanteur populaire féru de foot Interprète d'Allons les Mauves et chanteur de charme, Jean Narcy a fait vibrer les supporters de foot et leurs épouses pendant 40 ans.

Jean Narcy... Bruxellois non peut-être

Tous ne sont pas nés à Bruxelles, mais chacun d'entre eux y a pris racine. Qui sont-ils exactement? D'où leur vient cette passion de la ville? Dans les reflets de ces portraits de Bruxellois, nous vous invitons à découvrir les faces cachées de la capitale de l'Europe. Aujourd'hui, Jean Narcy, chanteur fraîchement retraité, à qui les supporters de football doivent deux hymnes célèbres: «Allons les Mauves» et «Allons les rouges». Mais il a aussi ravagé le coeur des dames pendant vingt-cinq ans avec l'orchestre d'Hector Delfosse.

Reportage photographique: Unlimited Fields.

Un chanteur populaire féru de foot Interprète d'Allons les Mauves et chanteur de charme, Jean Narcy a fait vibrer les supporters de foot et leurs épouses pendant 40 ans.

Certaines chansons échappent à leur auteur pour vivre leur vie. C'est le destin des airs les plus populaires, qui accompagnent les grands événements sportifs ou festifs. Ainsi, quel supporter n'a jamais entonné Allons les Mauves, Allons les Rouges ou Bravo Eddy, ignorant qu'il doit ces couplets entraînants à Jean Narcy, vedette des cafés-concerts - bruxellois des années cinquante et chanteur populaire de l'orchestre d'Hector Delfosse.

Je suis arrivé à Bruxelles avec ma mère, Jeanne Douillet, en 1937, alors que j'avais cinq ans. Elle a élevé seule ses onze enfants dans un deux-pièces de la rue des Fabriques, dans le centre-ville. C'était une femme exceptionnelle, qui avait fait du théâtre et de la chanson. Elle est morte à 95 ans, très fière de ma carrière!

Très vite, le petit Jean se détourne des études. A huit ans, on le retrouve déjà debout sur une table dans un café de la rue Haute où il roucoule les succès d'Henri Garat, partenaire de Liliane Harvey et auteur d'«Avoir un bon copain», un air récemment remis au goût du jour par Jean-Pierre Bacri et André Dussollier dans la dernière comédie d'Alain Resnais; «On connaît la chanson». C'était un homme au charme ravageur malgré son âge avancé. Les femmes en étaient folles, elles embrassaient les pneus de sa voiture! Il est mort ruiné, dans un cirque, à quatre-vingts ans passés. Il m'a offert sa casquette après m'avoir vu le parodier, tout gamin, dans ce bistrot!

CROCHET GAGNANT

A 13 ans, le petit Jean décroche son premier emploi de chasseur à La Capitale, un café-concert du boulevard Anspach. Il y côtoie les vedettes de l'époque, porte leurs valises, installe leur matériel... et s'amuse à les imiter en coulisses. Tant et si bien que son patron l'incite à se présenter à un des «crochets» organisés régulièrement dans l'établissement pour les chanteurs amateurs. A sa grande surprise, le petit groom remporte le premier prix. De quoi oublier les privations des quatre années de guerre qui venaient de se terminer et les longs trajets à l'arrière du «boerentram» de la Porte de Ninove pour aller chaparder avec ses frères et soeurs des pommes de terre dans les champs de Neerpede et de Dilbeek... Le petit chasseur de la capitale connaît pour la première fois l'ivresse de la scène: il remporte en effet le droit d'interpréter deux chansons chaque soir pendant une semaine à l'Ancienne Belgique, en avant-première de Tino Rossi. En 1950, l'adolescent est devenu animateur au Régence-Bourse, toujours le long du boulevard Anspach. En journée, il gagne de l'argent pour sa famille comme mécanicien en machines à écrire chez Smith-Corona.

CHANTEUR D'ORCHESTRE

Le service militaire interrompt sa carrière pendant vingt-quatre mois, au cours desquels Jean Narcy, canonnier, servira essentiellement comme maître d'hôtel au mess des officiers. J'ai eu l'honneur de servir le Général Piron, dont la brigade avait libéré Bruxelles en 44. Pour le reste, je n'ai pas tiré un seul coup de canon pendant mon service, mais j'ai plutôt animé les fêtes des officiers!

Redevenu civil, il fait mille métiers. On le retrouve aide-boucher, fleuriste ou boulanger en journée et animateur-chanteur en soirée à l'Espana, rue Henri Maus. Il y présente l'inénarrable Simone Max, Henri Garat, Tonia interprète d'«Un peu de poivre, un peu de sel» à l'Eurovision et marraine de sa fille et bien d'autres qui font alors les beaux soirs de Bruxelles pendant que se prépare l'Expo 58.

La petite moustache séductrice de Jean Narcy deviendra célèbre dans les années 60 et 70, quand il rejoint, pour un quart de siècle, l'orchestre de l'accordéoniste Hector Delfosse. Les paroles de ses grands succès de l'époque, comme «Mon petit poupousse», «Donne-moi un bizou» ou «Si tu touches à mon oiseau», sont aujourd'hui encore reprises en choeur par le public du troisième âge, le seul qui sache encore s'amuser, confie le chanteur fraîchement retraité.

Mais en 1970, présélectionné pour l'Eurovision, Jean Narcy ne songe nullement à raccrocher, même si rétrospectivement cette prestation télévisée reste le pire souvenir de sa carrière. Sa chanson, Une rose, est taillée sur mesure pour ce concours populaire et dans l'habit de scène confectionné pour l'occasion par un de ses amis tailleur, Jean Narcy se sent prêt à décrocher la lune.

Malheureusement, on m'a prévenu que la couleur de mon costume ne convenait pas au jeu de lumière. Cinq minutes avant d'entrer en scène, j'ai dû endosser le veston d'un musicien et la cravate de Frédéric François, qui se présentait aussi. Avec mes manches trop longues, j'ai perdu tous mes moyens et j'ai raté ma prestation. J'ai fini troisième et j'ai raté la chance de faire l'Eurovision...

Cet éternel deuxième, véritable Poulidor du spectacle, laisse passer au long de sa carrière une série d'autres occasions: il manque de peu de faire figurer «Mon vieux Bruxelles» au générique d'un film d'Annie Cordy, son hymne au football est détrôné juste avant la Coupe du Monde par «Olé, Olé, Olé» du Grand Jojo... Mais Jean Narcy n'en tient pas rigueur au destin. Sa gentillesse est légendaire dans le milieu du spectacle. Aujourd'hui, après avoir mis un terme à quarante ans de chanson, avec une centaine de 45 tours à son actif, il ne se produit plus que pour distraire les pensionnaires des homes, comme il le faisait autrefois pour les enfants handicapés. Et l'habit qu'il endosse le plus volontiers est celui du patron des enfants, un rôle dans lequel il excelle!

PASCALE CARRIER