En âme et inconscience

Cette semaine-là, celle du 7 décembre 1963, dans le Billboard Hot 100, le sacro-saint hit-parade américain, on trouvait Sam Cooke, les Beach Boys, Chubby Checker, Marvin Gaye, Elvis Presley, Johnny Cash, Ray Charles, Cliff Richard, Sammy Davis Jr, Dionne Warwick et un classique référentiel du rock, « Louie Louie », dans la version des Kingsmen. Pourtant, aucune de ces stars n’est alors numéro 1 du classement. A la première place, on trouve en effet « Dominique », interprété par… The Singing Nun. Belge, on la connaît en français sous le nom de Sœur Sourire. Son hit restera 4 semaines en tête du Billboard et Ed Sullivan, le présentateur-vedette de CBS, emmènera son équipe jusqu’à Waterloo pour interviewer la Singing Nun.

Jamais avant ni jamais après, un titre en français ne connaîtra une pareille gloire outre-Atlantique (« Ca plane pour moi », titre culte de Plastic Bertrand aux USA, y atteindra la… 47 e position). « Dominique », c’est 100 versions dans 15 langues, 3 millions de disques vendus et des droits d’auteur estimés à 10 millions de francs belges (250.000 euros) pour la période 1962-1966. De quoi assurer des jours confortables.

Sauf que, ces millions, Sœur Sourire ne les a jamais vus. Elle est morte dans la misère et la déchéance. Que reste-t-il de celle dont le monde entier a fredonné la rengaine ? Des livres, des films, certes. Mais la vraie vie de Sœur Sourire, celle qui s’est suicidée le 29 mars 1985 aux côtés de sa compagne Annie Pécher dans leur appartement de Wavre, tient dans ces deux grandes caisses de carton que nous montre François Lizen.

Journaliste à la RTBF, il vient de réaliser un reportage qui sera diffusé dans Questions à la Une mercredi.

C’est le biographe de Sœur Sourire, Luc Maddelein, qui les lui a confiées. Lui-même les tenait de Jean Berlier, le comptable, et exécutant testamentaire, de la religieuse. En 1985, c’est lui qui a vidé l’appartement de Wavre, récupérant les documents personnels de celle dont le vrai nom était Jeannine Deckers. Quelques revues – un Patriote illustré, un Moustique titrant « Plus fort que Sinatra ! », des factures, des reconnaissances de dettes, des contrats, des documents fiscaux, des courriers des impôts parfois même pas ouverts, une lettre du cabinet de la reine Fabiola, des albums photos intimes – « Nos ébats matinaux » est commentée –, cette photo très gaie des deux amies : voilà le résumé d’une vie.

On connaît la trajectoire de la chanteuse mais comment cette histoire presque paradisiaque s’est-elle transformée de la sorte en un véritable cauchemar ? Comment la star de 1963 a-t-elle fini par faire la manche avec sa guitare dans une galerie commerçante wavrienne ? Tout est dans ces caisses, mais la principale intéressée a eu le grand tort de ne pas trop prendre garde à la signification de ces documents.

« Je ne m’occupe pas des questions matérielles, mes préoccupations sont spirituelles », répond-elle dans une interview. A un journaliste de la télé flamande qui lui demande à combien se montent ses droits d’auteurs, elle répond : « Je n’en ai pas idée ».

Jeannine Deckers est entrée au monastère dominicain de Fichermont (Waterloo) en 1960. Elle s’y appellera sœur Luc-Gabriel. Prof de dessin de formation, elle joue de la guitare et anime les soirées des retraitantes. Dominicaine, elle a, avec une de ses coreligionnaires, écrit une petite chanson qui raconte la vie de « Dominique ». Les dominicaines ont l’idée d’enregistrer un disque : Philips sera la première maison de disques à marcher et à produire un 25 cm dont « Dominique » n’occupe que la face B. Le contrat envoyé par Philips le 24 octobre 1961 accorde un royalty de « 3 % sur 90 % du prix de vente » des disques. Mais il porte en germe les ennuis futurs de Sœur Sourire puisqu’il est signé par la « révérende mère prieure des dominicaines de Fichermont ». Sœur Sourire, surnom choisi au terme d’une enquête auprès d’un public-test, est en quelque sorte une marque appartenant au couvent. Et toutes les royalties iront au monastère puisque sœur Luc-Gabriel a fait vœu de pauvreté.

Elle n’a que peu l’occasion de sortir pour se rendre compte de l’immense succès de son refrain à l’extérieur. Elle prend ses distances avec le personnage, affirme que le succès ne change rien pour elle. Star, elle ne se vit pas comme telle. Le paradoxe, c’est que, sortie du couvent en 1966, elle n’aura, cette fois, de cesse que de renouer avec ce statut. Mais le buzz est passé, dirait-on aujourd’hui. Et là, les ennuis commencent.

Pour vivre « dans le monde », en accord avec le concile Vatican II, elle décide en effet de quitter le monastère. Le 4 août 1966, elle signe le document que lui tend l’avocat de Fichermont : désormais, les droits d’auteurs lui reviendront, ainsi que, fatalement, les impôts et taxes qui en découleront. Plus surprenant, elle accepte la clause qui précise qu’elle « s’interdit à l’avenir de s’appeler Sœur Sourire, Sœur Luc-Gabriel, Zuster Glimlach, Singing Nun et d’employer les termes sœur et religieuse. »

Problème numéro un : elle vient de renoncer au nom qui a fait d’elle une célébrité. Désormais, elle chantera sous le celui de Luc-Dominique, notamment lors d’une tournée catastrophique au Québec où elle se retrouve dans des cabarets et voit son imprésario filer avec la recette. Le 20 novembre 1968, Polygram (Philips) lui envoie un courrier sans ambiguïté : « Les ventes tant nationales qu’internationales des disques enregistrés sous le nom de Luc-Dominique ayant été très négatives, nous croyons qu’il est inutile que vous soyez encore liée contractuellement à notre société ».

Elle n’existe plus. Mais ne veut pas lâcher prise. Le 4 mai 1970, elle écrit à la firme Hebra, qui lui propose des disques de catéchisme, qu’elle prend sous son « entière responsabilité l’emploi du pseudonyme Sœur Sourire au cas où l’abbaye de Fichermont déclencherait une action en justice ». Elle ira même jusqu’à demander, en 1983, à la RTT « d’insérer mon nom-pseudonyme au mot ’“sœur” dans le bottin téléphonique ». Elle n’a jamais autant été Sœur Sourire que depuis qu’elle ne l’est plus.

Problème numéro deux : elle perçoit désormais ses droits d’auteur mais est mal conseillée. Résultat : le 12 mars 1974, c’est le coup de massue quand le receveur des contributions de Wavre lui réclame 900.000 francs (22.500 euros) d’arriérés. Elle ne pourra jamais les rembourser, emprunte à des amis, obtient 300.000 francs de Fichermont mais les droits de « Dominique », qui peuvent se monter à 500.000 francs par an, sont immédiatement saisis par le fisc. Endettée, déprimée, sous l’effet de calmants et d’alcools, assumant désormais sa relation homosexuelle avec sa compagne, Sœur Sourire vit d’expédients, des cours de guitare et d’animation religieuse qui lui rapportent 20.000 francs seulement par mois.

Le 26 octobre 1984, elle écrit au ministre des Finances pour lui demander « une mesure de grâce ». Le 21 mars 1985, c’est au receveur de Wavre qu’elle lance un appel tragique : « Nous sommes le 21 du mois et nous n’avons plus rien pour vivre ». Elle lui demande de lever la saisie, opérée depuis 1976, sur ses prochains droits d’auteur. On ne connaîtra jamais sa réponse. Le 29 mars, Jeannine Deckers et Annie Pécher absorbent 150 cachets de Temesta et de Depronal. Le fisc a terminé de se rembourser en 1993.