L'EGLISE DE L'ANCIENNE ABBAYE SAINT-NICOLAS-DES-PRES A LIVRE SES DERNIERS SECRETS CINQ ETES DE FOUILLESARCHEOLOGIQUES

L'église de l'ancienne abbaye Saint-Nicolas-des-Prés a livré ses derniers secrets

Cinq étés de fouilles archéologiques à Tournai

Une nouvelle campagne de fouilles archéologiques vient d'être menée sur le site de l'abbaye Saint-Nicolas-des-Prés, aux confins de Tournai et de Chercq. Elle a été dirigée, comme les quatre précédentes, par François Baptiste - membre de la Société royale d'histoire et d'archéologie de Tournai - en bonne intelligence avec le service des fouilles de la Région wallonne. À la faveur de ces cinq derniers étés, François Baptiste aura donc inventorié la totalité du site qu'occupait l'église de l'abbaye: une imposante construction (50 mètres sur 14) dont le seul vestige encore visible est la fameuse tour Saint-Mard qui servait en fait de butée à la nef latérale de l'édifice.

Les premiers sondages, effectués en 1989, avaient permis de déterminer que l'église avait été orientée de manière fort peu conventionnelle: les bâtisseurs avaient choisi un axe nord-sud en totale rupture avec la règle cistersienne qui privilégie systématiquement l'orientation est-ouest. Cette entorse à la règle, étonnante dans le chef d'une communauté de chanoines de Saint-Augustin, lui fut probablement imposée par la configuration du terrain sur lequel elle construisit son abbaye vers la moitié du XIIe siècle.

Ces chanoines s'étaient installés à Tournai quelques années plus tôt, mais s'étaient vite trouvés à l'étroit dans leur prieuré du quartier Saint-Piat: en 1144, la communauté déménageait donc vers l'abbaye qu'elle venait de construire à Chercq, sur un terrain qui jouxtait le domaine des bénédictins de Saint-Martin. Un voisinage conflictuel, paraît-il.

Curieusement, les chanoines - qui, à Tournai, s'étaient placés sous la protection de Saint-Médard (Saint-Mard) - se choisirent un autre saint tutélaire dès leur arrivée à Chercq: la nouvelle abbaye fut en effet dédiée au très champêtre Saint-Nicolas-des-Prés. C'est sous ce nom qu'elle traversa les siècles jusqu'en 1661, lorsqu'elle fut désertée par la poignée de moines qui l'occupait encore. À son apogée, au XIIe siècle, elle en avait compté une soixantaine, servis par une solide tripotée de convers, leur règle imposant aux chanoines de n'avoir d'autre préoccupation que la méditation.

INONDATIONS

L'abbaye était située à un jet de pierre de l'Escaut: le monastère fut notamment inondé lorsque le fleuve découcha en 1195 et en 1395. Les fouilles menées par François Baptiste confirment d'ailleurs la réalité - et l'ampleur - de ces deux intrusions déjà mentionnées par les archives: les sédiments abandonnés par l'Escaut composent autant de strates au pied des vestiges mis à jour. Chaque fois, après la décrue, les moines réinvestirent leur bien, se contentant - les fouilles le montrent - d'exhausser le sol des bâtiments. Les recherches archéologiques indiquent par ailleurs que les chanoines résolurent, vers l'an 1350, de ne plus utiliser que le choeur et le transept de l'église. Des défunts furent, par la suite, enterrés dans la partie désaffectée de l'église: 18 des 34 tombes découvertes par les archéologues le furent à cet endroit.

La mise à jour de ces tombes, si elle n'a livré que très peu d'objets à la curiosité des chercheurs, leur a révélé de splendides dalles funéraires dont l'abbaye s'était fait une spécialité: la proximité de l'Escaut lui aurait même permis d'exporter vers des contrées lointaines ces belles pierres bleues d'Antoing que les frères lais travaillaient si bien. La découverte de carrelages des XIIIe et XIVe siècle - de petits carreaux jaunes et noirs dont le dessin, çà et là, est demeuré intact - devrait en outre apporter une contribution intéressante à la connaissance des céramiques médiévales.

Mais l'intérêt des fouilles aura surtout été architectural: les proportions de l'église (composée d'un choeur à chevet plat et de trois nefs coupées par un transept) auront montré que les bâtiments du XIIe siècle faisaient le plus grand cas du nombre d'or.

L'an prochain, les archéologues projettent de fouiller une partie des communs, à l'est de l'église. Le terrain qui reste à fouiller est encore vaste, explique François Baptiste, l'abbaye occupait une surface de deux hectares environ et elle abritait notamment un hôpital. Elle fut même, à une certaine époque, flanquée d'un couvent d'augustines qui déménagea toutefois assez vite, les autorités religieuses n'ayant pas tardé à s'émouvoir de cette inquiétante promiscuité...

STÉPHANE DETAILLE

Les cinq campagnes de fouilles menées sur le site de l'abbaye Saint-Nicolas-des-Prés feront l'objet d'une exposition dans les locaux de la Société Générale, rue Royale, à Tournai, à partir du 8 janvier prochain.