Le calvaire de Julie et Melissa Martin et le mystère de la lourde porte L'indicible calvaire de Julie et Melissa

Le calvaire de Julie et Melissa

* Absents, les parents des deux victimes de Marc Dutroux n'ont pas entendu le juge Langlois. Une vidéo met en doute la version de Martin. Des questions sont attendues jeudi.

FRÉDÉRIC DELEPIERRE

RENÉ HAQUIN

MARC METDEPENNINGEN

Les jurés de la cour d'assises du Luxembourg ont été entraînés mardi par la déposition du juge d'instruction Langlois au coeur de l'horreur de l'affaire Dutroux. Le magistrat, qui a débuté lundi sa déposition, et répondra jeudi aux questions des jurés, a détaillé tous les faits connus qui entourent l'enlèvement, la séquestration et la mort de Julie et Melissa.

Une vidéo tournée à Marcinelle lors d'une reconstitution a ainsi permis aux jurés de découvrir comment Michelle Martin replaça la porte de la cache, tombée après qu'elle eut (selon sa version) tenté d'apporter de la nourriture aux fillettes, abandonnées dans l'antre Dutroux après son arrestation, le 6 décembre 1995.

Des images terribles qui montrent Martin ouvrant la cache, se refusant à y entrer, négligeant d'y lancer tous les sacs de nourriture, se refusant à appeler Julie et Melissa, qu'elle prétend pourtant avoir voulu ramener à la liberté. Les questions demeurent : les fillettes n'étaient-elles pas déjà mortes ? Michelle Martin n'a-t-elle pas accepté un scénario sordide écrit par Marc Dutroux ? Le juge Langlois a aussi rapporté à la Cour les constats terribles des violences sexuelles subies par les enfants. Même si les rapports d'expertises des médecins légistes apportent des nuances, il est certain que Julie et Melissa ont été les victimes de la perversion de leur ravisseur. Le public, qui se presse désormais nombreux dans les salles d'écoute et dans la salle d'audience, n'a pu réprimer sa révolte.

Par ailleurs, la polémique suscitée par les versions divergentes délivrées par les ex-gendarmes et le juge Connerotte continuent de hanter les débats. Le juge Connerotte, a-t-on appris à Neufchâteau, serait prêt à revenir témoigner.·

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Martin et le mystère de la lourde porte

* Une vidéo projetée aux jurés montre Martin dans la cave de Marcinelle. La porte branlante aurait pu être ouverte par Julie et Melissa...

AUDIENCE

MARC METDEPENNINGEN

On y est vraiment. Au coeur de l'horreur du dossier jugé à Arlon. Les jurés ne s'y sont pas trompés. La plupart d'entre eux, en prévision des questions qu'ils pourront adresser toute la journée de jeudi au juge d'instruction Jacques Langlois, ont noirci de grandes feuilles, surlignant les points saillants de l'intervention méthodique du magistrat, s'appliquant à saisir dans son long récit du calvaire de Julie et Melissa les failles des versions fluctuantes des accusés.

Les jurés le savent sans doute : en l'absence aux audiences des parents de Julie et Melissa, c'est à eux qu'il reviendra de tenter d'obtenir les réponses à ces questions dont seuls Dutroux et Michelle Martin conservent les vraies réponses : qui les a enlevées ? Pourquoi les a-t-on séquestrées ? Comment et quand sont-elles mortes ?

Sur les deux écrans géants de la salle d'audience, une voix caverneuse lance une vidéo. C'est l'une des pièces de l'énigmatique puzzle qui s'apprête à être livré à leur réflexion. Le visage de Michelle Martin apparaît. Elle est en état de choc, précise la voix du présentateur de ce film montrant une reconstitution menée dans les caves de la maison de Marcinelle.

- Je voulais savoir, précise le juge Langlois, si Michelle Martin, conformément à ses déclarations, avait bien été capable matériellement de remettre toute seule en place la porte de la cache.

Michelle Martin, vêtue d'un tee-shirt blanc empoigne les étagères supérieures de la porte. Marc Dutroux affirme qu'avant son arrestation, il s'était appliqué à montrer à Michelle Martin comment accéder à son antre : en tirant vers soi l'étagère inférieure de la cache. Martin tire la porte. La geôle commence à apparaître. L'espace qu'elle a ménagé pour glisser à l'intérieur les sacs de nourriture qu'elle prétend avoir remplis à l'attention des fillettes enfermées là six semaines plus tôt est minuscule. Elle ahane en s'efforçant d'éloigner du mur la lourde porte de béton de 200 kilos. Elle se décide à la pousser de son postérieur et glisse deux sacs à l'intérieur. La porte, sortie de ses gonds, par les mouvements que lui impose Martin, tombe. La cache est béante. Selon Michelle Martin, Julie et Melissa « conditionnées par Marc Dutroux » se seraient cachées sous leurs couvertures « par crainte des méchants ».

Le juge Langlois précise qu'à ce moment précis, Michelle Martin aurait éprouvé un stress intense. Elle s'abstient de lancer à l'intérieur de la cache les autres sacs de nourriture qu'elle dit avoir préparés pour les enfants. Elle ne les entend pas, affirmera-t-elle au juge. Elle n'a jamais précisé au cours de ses déclarations si elle a senti des odeurs : les fillettes, si elles étaient dans la cache, devaient satisfaire leurs besoins naturels dans quatre seaux hygiéniques qui ne pouvaient dégager qu'une odeur pestilentielle qui n'aurait pas manqué de prendre Michelle Martin à la gorge. Et pourtant, elle n'en a jamais rien dit.

Sur la vidéo, Michelle Martin tente de redresser la porte, de la replacer devant l'ouverture de la cache. Elle peine à manipuler cette masse de plus de 200 kilos. Elle se sert des étagères comme d'un levier. La porte se redresse. Elle peut enfin la placer devant le trou béant. Une caméra, placée à l'intérieur de la cache, laisse deviner un jour, sur la tranche supérieure de l'ouverture, d'une trentaine de centimètres. Martin le bouche maladroitement avec une plaque. Deux sacs de charbon sont disposés sur la tranche droite de la porte replacée face à l'entrée de la cache. Les images le démontrent : l'ensemble ainsi repositionné est instable.

La question, incontournable, est celle-ci : si Julie et Melissa étaient dans la cache et capables d'accéder à la porte, comme le croit le juge Langlois, n'auraient-elles pas, prises par la peur de mourir de faim, préféré affronter les prétendus « méchants » inventés par Dutroux en faisant facilement basculer la porte branlante replacée avec difficulté par Michelle Martin ?

Le juge Langlois l'a redit : son instruction s'est heurtée aux silences des inculpés. Il a rappelé que Michelle Martin avait fait état d'un scénario préparé par Marc Dutroux avant son arrestation. Il m'avait dit, avait concédé Michelle Martin, qu'en cas d'arrestation, il fallait dire aux policiers que c'était Lelièvre et Weinstein qui étaient chargés de nourrir les fillettes.

Une déclaration étrange, comme l'admet Martin. Avant le 6 décembre, elle savait que Bernard Weinstein avait été assassiné par Marc Dutroux. Et surtout, cette « petite phrase », sur laquelle elle n'a plus jamais été interrogée ni confrontée avec son complice, laisse entrevoir que le scénario de la mort par famine de Julie et Melissa était soit programmé, soit s'était accompli.

Dans le box, Michelle Martin a regardé la vidéo et entendu le juge Langlois en se tenant souvent la tête entre les mains. Marc Dutroux, lui, n'a pas arrêté de prendre des notes. Il soutient depuis mardi dernier que Julie et Melissa étaient mortes à sa sortie de prison le 20 mars 1996. Il a aussi revu une affirmation qu'il maintenait depuis son arrestation. Julie et Melissa, affirmait-il, disposaient d'un stock de nourriture prévu pour deux mois. Il affirme dorénavant que les réserves ne devaient couvrir qu'un mois de survie. S'il dit la vérité, Martin, en venant à Marcinelle le 19 janvier, six semaines après l'arrestation de Dutroux, devait savoir que les fillettes étaient privées d'eau et de nourriture depuis plus de 15 jours... La balle est dans le camp du jury pour vider ce mystère.·

Suite de notre dossier en page 6

L'indicible calvaire de Julie et Melissa

* Les insoutenables conclusions des légistes sur les sévices des petites. Mortes de dénutrition et de déshydratation. Vingt ADN d'inconnus à Marcinelle.

AUDIENCE

RENÉ HAQUIN

Pour tenter de restituer les sévices subis par les petites Julie et Melisssa pendant leur séquestration à Marcinelle, le juge Langlois n'a pu que confronter les dires de Dutroux et de Martin aux constats du dossier et aux rapports des experts. Dans sa version donnée au cours de l'instruction (avant de livrer la semaine dernière l'autre scénario de l'horreur, dans lequel il dit avoir trouvé, à sa sortie de prison, le 20 mars 1996, les petites déjà mortes) Dutroux nie avoir sexuellement abusé d'elles. Il accuse Weinstein d'avoir pénétré Melissa du doigt, au début de la séquestration, et dit avoir lui-même nettoyé le sang. Sa femme, Martin, ajoute que Dutroux et Weinstein ont aussi visionné des cassettes porno en présence des petites.

Dans la rotonde des assises, le climat s'alourdit, les visages se figent quand le magistrat livre de manière chirurgicale les conclusions de trois rapports de médecins légistes. Un collège de trois légistes belges conclut à la probabilité d'abus nombreux et répétés sur l'une, plus limités sur l'autre, dont des sodomies. Un légiste français dit qu'on ne peut ni affirmer ni éliminer telle hypothèse mais que la distension d'organes peut aussi s'expliquer par la putréfaction.

Le chapitre des expertises stupéfie. L'institut de criminalistique a comparé les traces biologiques relevées dans la maison de Marcinelle, de la cache à la cave jusqu'au grenier, aux profils génétiques des quatre accusés, d'autres suspects, de personnes apparentées et des six filles victimes. On retrouve évidemment les ADN de Dutroux et Martin, de leurs enfants et de leurs victimes, mais aucune trace de Lelièvre, ni de Nihoul, ni de Weinstein. Mais il y en a vingt d'inconnus. Qui ?

Pendant l'incarcération du couple, la maison a été squattée. Les Dutroux ont aussi reçu vêtements et matelas de tiers. Et Dutroux ramassait des sacs lors de collectes humanitaires.

Dans la cache, une trace d'ADN de Melissa sur une taie d'oreiller. Sur un mur, neuf traces compatibles avec l'ADN de Julie, dont une mélangée (ou deux superposées à des moments différents), qui peut correspondre à Julie et à un seul inconnu, ou à deux inconnus. Pas de certitude. Enfin, sur une couverture à l'étage, une trace mélangée compatible avec les ADN de Dutroux et Melissa.

L'expertise des viscères révèle qu'il n'y a pas eu imprégnation de Rohypnol ou d'Haldol ayant causé leur mort, sans exclure l'administration d'une dose thérapeutique peu avant les décès.

Toutes les vérifications faites sur Michel Lelièvre, que Dutroux tient à mouiller dans le rapt et la séquestration, montrent que Lelièvre n'a connu Dutroux qu'en juillet 1995, après les enlèvements. De même, aucun élément ne permet de dire que Nihoul ait été au courant des enlèvements des petites ni de leur séquestration à Marcinelle, même s'il y est bien venu une fois quand elles y étaient probablement.

Autre moment pesant, quand Jacques Langlois revient sur la perquisition à Marcinelle, dirigée par l'adjudant René Michaux, le 13 décembre 1995, quand Dutroux est en prison et que Martin abandonne les petites dans la cave. Le juge rapporte que René Michaux a fait taire ses collègues quand, dans la cave, il a entendu, comme le serrurier Lejeune, deux voix distinctes d'enfants qui parlaient ou jouaient, des voix aussi proches que s'il y avait quelqu'un dans la cave. René Michaux a cherché. Personne. Il a fini par penser que les voix venaient de la rue.

Le plus insupportable reste à entendre, avec l'emploi du temps du couple, cette troisième semaine de mars 1996.

Mercredi 20 mars. La chambre du conseil de Charleroi libère Dutroux. Il quitte la prison de Jamioulx en fin d'après-midi, débarque en gare de Charleroi, téléphone pour dire à sa femme, repartie vivre chez sa mère à Waterloo, qu'elle rapporte les clés de Marcinelle. La maison est maculée des déjections des deux chiens bergers, qu'elle a enfermés pour éloigner les voleurs. Dutroux l'engueule. Elle craque, se déchaîne, le frappe, puis nettoie le rez-de-chaussée. Il fait le tour des pièces, revient s'asseoir, l'attire en arrière, lui fait l'amour. Il la reconduit à Waterloo, rentre et descend à la cache. Il dit qu'il découvre les petites dans un état cadavérique, au milieu de détritus, de papier hygiénique. Il les monte, leur donne un bain. Il tente de faire boire Julie. La petite meurt un peu plus tard. Il porte Melissa à l'étage, tente de l'alimenter. Il replie le corps de Julie dans un sac poubelle, le met au congélateur.

Jeudi 21. Dutroux achète un cric au Macro. L'après-midi, avec Martin, ils vont à Braine signer une autorisation d'hébergement de Frédéric chez une infirmière de l'ONE. Retour à Charleroi pour retirer de l'argent à la banque, puis à Marcinelle. Dutroux monte près de Melissa qui ne s'alimente pas. Martin refuse de monter et rentre chez sa mère.

Vendredi 22. Dutroux achète 500 actions pour 171.894 francs à l'agence Riga de Charleroi. Quand il rentre, Melissa est mourante. Il dit avoir, avec Martin, replacé la porte de la cache sur ses rails. Martin dit que c'est plus tard. Sur une vidéo, on la voit actionner le cric tandis que Dutroux pousse la porte sur ses gonds. Le soir, ils vont chez l'infirmière avec des vêtements et un vélo neuf pour Frédéric.

Samedi 23. Coups de fil à Martin. Melissa va mal. Dutroux achète à la pharmacie de garde six ampoules de fortifiant et des seringues. Il dit avoir fait le bouche à bouche à Melissa qui a encore respiré trois heures.

Dimanche 24, au réveil de Dutroux, la petite est morte. Il met son corps dans un sac poubelle et téléphone à Martin.

Lundi 25. Il achète une brouette et rappelle Martin.

Mardi 26. Le couple achète une nouvelle chaudière. Martin annonce à l'infirmière qu'elle revient vivre avec Dutroux. L'après-midi, ils sont à Bruxelles, chez le Dr Dumont pour des prescriptions de Rohypnol et d'Haldol.

Mardi 27. La cache a été nettoyée. Martin fait le guet tandis que Dutroux charge les sacs avec les corps qu'il va enfouir à Sars, et les objets et effets des petites qu'il va y brûler. Elle lui prépare encore des tartines avant de rentrer chez sa mère à Waterloo.

Les autopsies vont confirmer l'horreur. Les petits corps nus sont à environ 3 mètres, en position foetale, membres liés, dans les sacs éventrés. Melissa dans un état très important de cachexie, d'amaigrissement lié à un état de dénutrition extrême et de déshydratation en phase terminale. Avec des escarres, témoignages d'une longue agonie. Elle ne pesait probablement plus que 16 kilos. Julie ne devait plus peser que 13 kilos. Les estimations du légiste français rejoignent approximativement le rapport des légistes belges. La survivance des petites à la libération de Dutroux reste compatible avec les vivres nettement insuffisants laissés dans la cache depuis son incarcération.

Face à Dutroux qui écrit et à Martin qui baisse les yeux, le public, écoeure, murmure son dégoût. Un chuchotement : On aurait peur d'avoir des enfants...·