LES ANARS VEULENT AUJOURD'HUI S'ORGANISER IMPUISSANCE ET CHASTETE REVOLUTIONNAIRE AVANT 1914

Les anars veulent aujourd'hui s'organiser !

Ni Dieu, ni maître. Les anarchistes semblent reprendre du poil de la bête. Finie leur image de « casseurs» et de «rigolos» ?

On s'est fait entuber ! La lutte antinucléaire a été le terreau du parti Écolo. La libération des ondes a conduit au développement des radios commerciales... Babar, alias Roger Noël, le «roi des anarchistes» de Belgique est lucide. Dans les deux cas, il y a eu récupération. Pourtant, il ne désespère pas. Et cela à un moment où le mouvement connaîtrait dans notre pays plus qu'un frémissement. Une «efflorescence» même pour reprendre les termes de Serge Antoine (32 ans) qui s'apprête à publier un livre sur la culture anar aujourd'hui.Et ce dernier d'évoquer : une reprise du mouvement depuis environ deux ans dans les bastions socialistes de Wallonie.

Il faut dire qu'on note actuellement une dizaine de groupes libertaires assez actifs (Tournai, La Louvière, Peruwelz, Charleroi, Verviers...), sans parler du phénomène des cafés politiques comme le «Carlo Levi» à Liège.

Mais combien sont-ils ? Difficile à dire. Selon les différents anars que nous avons rencontrés, on peut compter environ 600 militants à quoi s'ajoutent 3 à 4.000 sympathisants pour la Belgique francophone.

Jean-Marie Neyts, administrateur au «Centre Libertaire», en réfère quant à lui à la «Marche pour l'emploi», il y a deux ans. Nous étions plus de 300 regroupés sous le drapeau noir.

ALTERNATIVE LIBERTAIRE

LA LOCO DU MOUVEMENT

En France, de nombreux observateurs politiques ont souligné la présence de plus en plus marquante des anarchistes lors des grèves de l'hiver dernier. Une petite organisation anarcho-syndicaliste (la CNT) s'est ainsi particulièrement distinguée. Et chez nous ?

Chez nous, on a un métro de retard, explique Jean-Marie Neyts. Pourtant, si l'on en croit l'anar Serge Antoine, ça va plutôt bien pour le mouvement anarchiste. La tradition anarchiste se diffuse dans tous les courants (esthétique, philosophie, science...). Dès lors, il ne faut jamais limiter le mouvement anar à son expression politique.

A en croire les anars, le mouvement a été tétanisé par «la contre-révolution» libérale... Depuis le début des années nonante, on sort seulement de ce choc, explique Serge Antoine.

Dans notre pays, toute la mouvance anar se regroupe autour du mensuel lancé il y a vingt ans par Babar : «Alternative libertaire» (1). Un journal dissident (sans publicité) tiré à 5.000 exemplaires (dont 1.500 vendus). Le mensuel fait un peu office de «locomotive» de tout le mouvement.

On n'a jamais eu autant d'écho que maintenant, raconte Babar. Notre campagne autour des sans-abri et du Château de la Solitude est en train de payer. Depuis 1989, l'extrême-gauche marxiste a perdu tous ses repères.

GODIN, BUCQUOY, VAN ROSSEM,

TOUS DES ZOZOS

Aujourd'hui, le «mouvement» anarchiste veut passer à la vitesse supérieure. Ou si vous préférez : se structurer! On est pour l'organisation, dit Babar (sic !), mais contre le pouvoir. On va lancer l'initiative pour avoir une fédération anarchiste belge, explique pour sa part Jean-Marie Neyts. Il y a une volonté de la part de beaucoup de militants de se doter d'une organisation.

Pour l'heure, la transformation récente de la Fédération anarchiste françaiseen Fédération francophone apparaît comme une première étape. Même si, en Belgique, les plus gros défauts du «mouvement», ce sont l'individualisme et le localisme. Sans parler des individus qui s'octroient le label anar et qui nous font du tort. Qu'on pense à ce « zozo» de Noël Godin (l'entarteur) qui met de la crême fraîche dans son nombril pour mieux se regarder. Jan Bucquoy et Van Rossem ternissent également notre image. Nous voulons développer une image de gens capables d'analyser une situation, et qui s'inscrivent dans le mouvement social. On fonctionne par capillarité, par contagion.

Depuis deux ans, un peu partout dans le pays des groupes se constituent. Une dizaine à Bruxelles et en Wallonie. En Flandre, le journal anarchiste «de Nar» tire à 1.000 exemplaires. Les Flamands ont une sensibilité plus écologique.

Reste qu'aujourd'hui comme hier, le mouvement manque singulièrement de figures de proue. Jan Moulaert a analysé la situation entre 1870 et 1914 (voir ci-contre). Aujourd'hui, le même constat s'impose : le mouvement manque d'intellectuels de grand format. Par contre, on y trouve des lycéens, des jeunes, des artistes, des travailleurs sociaux, des universitaires et des... chômeurs.

C'est assez intello comme milieu, explique l'historien Jean-François Fuëg, auteur d'uné étude consacrée à un hebdo non-conformiste bruxellois dans les années trente («Le Rouge et le Noir»). Mais une chose est sûre, le public anar, ce n'est pas les ouvriers.

Toujours est-il qu'à « Alternative Libertaire», Babar parle maintenant de crise de croissance. Notre avenir, c'est la France. La Belgique est un pays de boutiquiers. La patrie du consensus mou.

ERIC MEUWISSEN

Pour les curieux, un numéro gratuit d'«Alternative Libertaire» peut être obtenu au 02-736.27.76

Impuissance et chasteté

révolutionnaire avant 1914

L'anarchiste, en Belgique, avant la Première guerre, se bat contre le suffrage universel ! Il est plutôt Bruxellois et Wallon. Il habite les villes et surtout Liège. Le mouvement est caractérisé par son côté très ouvriériste, anti-bourgeois et anti-intellectuel. Et cela à la différence du mouvement anarchiste en France ou aux Pays-Bas.

Quand il évoque les anarchistes en Belgique, le docteur en histoire Jan Moulaert (né à Bruges en 1956) est intarissable. Il faut dire qu'il en a fait sa thèse, défendue en 1993 à la KUL avec la plus grande distinction. Une thèse que les Editions Quorum viennent de faire traduire et publier (1).

Avec cette thèse, Jan Moulaert a sans doute écrit l'ouvrage de référence définitif sur la question, explique le professeur Jean Puissant de l'ULB. Un ouvrage d'une qualité telle qu'il servira dans l'Europe entière.

Il faut dire que l'auteur a passé plus de dix ans de sa vie à étudier le mouvement. Il a retracé toute l'histoire du socialisme belge d'avant 1914, vu à travers la lorgnette de l'anarchisme. Il a ainsi comblé une lacune, l'historiographie officielle se contentant jusqu'il y a peu d'une vision linéaire et triomphaliste de l'évolution du P.O.B. (Parti ouvrier belge). Le mouvement anarchiste était complètement sous-estimé. L'auteur récuse également la thèse selon laquelle les anarchistes seraient à l'origine du parti communiste en Belgique.

Jan Moulaert a montré à quel point les anarchistes belges étaient véritablement «le poil à gratter des socialistes», leurs principaux censeurs de gauche. Ils firent ainsi plus de tort au socialisme qu'au capitalisme ! Il a aussi mis un terme à l'image de l'anarchiste terroriste à la cape noire, qui attend, caché, bombe à la main, sous un porche obscur. Il n'y a eu en Belgique qu'un seul attentat anarchiste, à Liège, en 1892 (qui ne fit pas de morts).

Il faut aussi nier l'image de l'anarchiste artisan en Belgique. A la différence des anarchistes français (plus intellectuels et plus bourgeois), les Belges n'ont aucune figure de proue. Même le célèbre Elisée Reclus (fondateur de l'Université nouvelle, une dissidence de l'ULB) ne peut être pris en compte. Son idéal moral et intellectuel ne leur convient pas.

Reste que les anarchistes belges,explique le Dr Moulaert, étaient tellement purs que cela les a rendus impuissants. Ils faisaient preuve d'une réelle chasteté révolutionnaire et idéologique.

L'anarchisme en Belgique était surtout un mouvement d'idées (autogestion, décentralisation...). Mais aussi un mouvement un peu triste. Il y a beaucoup d'héroïsme de la part des petits militants qui s'activent le soir et les dimanches. Mais tout cela n'a débouché sur rien. En cause, leur manque d'organisation. Par contre, les anarchistes belges ont vu clair avant tout le monde. Voyez l'évolution du communisme. Ou encore, plus près de nous, celle du socialisme. Ils pointaient déjà du doigt, au siècle dernier les risques de dictature, de sclérose et de bureaucratie. Quand on voit ce qui se passe aujourd'hui à Liège, on ne peut dire qu'une chose : les anarchistes du siècle dernier avaient vu juste !

E. M.

(1) Jan Moulaert, «Le mouvement anarchiste en Belgique 1870-1914», Quorum, 420 p., 890 F.

Le drapeau noir, le compas et l'équerre

Peut-on être anarchiste et franc-maçon ? Le célèbre chansonnier Léo Campion en fut l'illustration vivante mais aussi l'analyste critique le plus pointu. Et il l'a même couché sur papier ! Les Editions «Alternative libertaire» ont décidé de rééditer son décoiffant «Drapeau noir, l'équerre et le compas», une étonnante galerie de portraits de libertaires qui revêtirent aussi le tablier maçonnique.

Une contradiction en soi ? Pas vraiment pour Campion qui écrivit que la maçonnerie est la seule association à laquelle puisse adhérer celui qui n'adhère à rien.

Une formule un peu ambiguë puisque même si les «anars» se disent «sans Dieu ni maître», ils n'en sont pas moins attachés aux valeurs démocratiques essentielles. Ce qui explique aussi, selon son préfacier Michel Noiret, que l'on peut être juif, chrétien (même de gauche), bouddhiste, zen, abonné au gaz, unijambiste, aveugle et franc-maçon. Sauf d'extrême droite. Ce n'est pas que les gens d'extrême-droite n'aimeraient pas être francs-maçons. Ce sont les francs-maçons qui n'en voudraient pas. C'est comme ça, on discute pas ! La tolérance des maçons s'arrête où commence le mépris déclaré des autres.

Si Campion devint franc-maçon ce fut un peu à cause de... Dieu. Marcel de son prénom, également anarchiste et antimilitariste convaincu qui se retrouva en prison avec lui et dont il partagea la grève de la faim en guise de protestation contre leur enfermement. Finalement, Dieu et Campion furent chassés de l'armée et privés de leurs droits civiques.

Plus tard, installé à Paris, Campion approfondit ses connaissances en Loge tout en menant une carrière exceptionnelle de chansonnier et en étudiant de près la vie des grands anarchistes qui l'y avaient précédé. Mazette, que du beau linge que les Proudhon, Francisco Ferrer, Bakounine, Louise Michel, Sébastien Faure... qui allièrent harmonieusement le discours libertaire et l'action de terrain.

Dans ses vieux jours, Léo Campion n'avait rien perdu de son extraordinaire humour et nous avions eu le vrai bonheur de partager sa table lors d'une virée mont-martroise. Ce soir-là, la Butte avait plus que jamais mérité sa qualité de «Commune libre». Dans les deux acceptions du terme...

CHRISTIAN LAPORTE

«Le drapeau noir, l'équerre et le compas», Léo Campion, Co-édition Alternative libertaire et Maison de la solidarité et de la fraternité (Evry). Renseignements : rue de l'Inquisition, 2, 1000 Bruxelles.