LES CINQ FINALISTES DU PRIX ROSSEL

Les cinq finalistes du Rossel 1996

Première étape du choix effectué par le jury du prix Rossel : une sélection de cinq titres parmi leurs lectures.

Il faut imaginer l'espèce d'affrontement que cela représente : d'un côté, les cinquante-cinq romans et recueils de nouvelles publiés en un an par les auteurs belges susceptibles de participer au prix Victor Rossel organisé par «Le Soir»; de l'autre, neuf jurés ayant pour tâche de les lire, d'en débattre, d'en choisir cinq (ce qu'ils ont fait mercredi soir), puis un seul - le lauréat -, le 4 décembre.

La tâche est rude, et vaut bien qu'on rappelle les noms des écrivains chargés de l'accomplir. Charles Bertin, Jacques Crickillon, Jacques De Decker, Jacqueline Harpman, Michel Lambert, Pierre Mertens, Georges Sion et Jean Tordeur connaissaient la musique, ils avaient déjà été jurés pour le prix Rossel. Anne François, lauréate en 1991 pour « Nu-tête», avait tout à découvrir puisqu'elle vient de les rejoindre.

La tâche est d'autant plus rude que les qualités littéraires de nos auteurs sont de plus en plus évidentes. Chaque année nous apporte un appréciable lot de satisfactions, le dernier en date ayant été le prix Médicis reçu par Jacqueline Harpman il y a quelques jours. Les écrivains confirmés ne sont pas les seuls à réjouir leurs lecteurs : les deux grands moments éditoriaux de 1996, la Foire du livre (souvenez-vous, elle a bien eu lieu cette année !) et la rentrée littéraire, ont donné l'occasion, dans nos pages, de nous attarder longuement sur la richesse d'une production reconnue bien au-delà de nos frontières.

Bref, il fallait choisir, ce qui fut fait, et bien fait. Même si, on peut le dire sans dévoiler le secret de la délibération, chaque juré garde le regret de n'avoir pas vu l'un de ses préférés figurer dans la sélection, aucun des cinq finalistes ne devrait laisser indifférents les amateurs de belle et grande littérature.

Contrairement à ce qui s'est parfois produit les années précédentes, on ne note pas de grandes différences de générations entre ces auteurs : deux sont nés dans les années quarante, deux dans les années cinquante, une au tout début des années soixante. Moins de vingt ans séparent le plus âgé de la plus jeune.

Aucun d'entre eux n'en est à son premier livre, bien que les situations soient très différentes entre Pascale Tison - elle n'avait publié auparavant que du théâtre - et Jean-Baptiste Baronian dont la bibliographie occupe près de deux pleines pages. Il y a donc révélation et confirmation - comme dans le cas, aussi, de Bernard Gheur. Le plus réjouissant tient peut-être aux confirmations rapides : celle de Caroline Lamarche, dont les trois livres en un an ont impressionné, et celle d'Yves Wellens qui se trouve à nouveau sélectionné après l'avoir été en 1995 pour son coup d'essai.

Aucun des cinq n'hésite à situer tout ou partie de son livre en Belgique. Terre d'écrivains depuis longtemps, elle a aussi gagné ses lettres de noblesse comme terre romanesque...

Puisque l'état de l'édition littéraire belge préoccupe - à juste titre - beaucoup de monde ces derniers temps, il faut noter que trois livres sur cinq ont été publiés en Belgique. Les Eperonniers (Pascale Tison) poursuivent un travail obstiné entamé, en son temps, par Jacques Antoine. Didier Devillez (Yves Wellens) récolte les fruits d'une rigueur exemplaire. Et Quorum (Bernard Gheur) aborde la fiction avec une ambition nouvelle. Autant de nouvelles qui n'ont, elles non plus, rien d'attristant.

Un peu moins de deux semaines à attendre, donc, avant de connaître le nom du lauréat. Le temps de ne pas se contenter de celui-ci et d'aller voir chez les cinq sélectionnés. Ils ont tous beaucoup à nous dire.

Caroline Lamarche : «Le jour du chien»

L'auteur : Née à Liège en 1955, elle a commencé par écrire des nouvelles et a publié, en moins d'un an, ses trois premiers livres : «La nuit l'après-midi», un roman érotique, «J'ai cent ans», un recueil de nouvelles, et ce roman-ci dont elle a l'impression que c'est son premier.

Le thème : Un moment d'arrêt dans la vie de quelques individus, à partir d'une anecdote apparemment sans signification, mais qui les renvoie si loin en eux qu'elle leur révèle ce qu'ils sont vraiment et infléchira peut-être leur vie.

Le cadre : Une autoroute sur laquelle court un chien abandonné et auquel personne pourrait ne s'intéresser. Il provoque cependant plusieurs arrêts, sans accident physique.

Les personnages : Ils sont six à se trouver simultanément au même endroit et à raconter chacun leur histoire. Autant de voix différentes, par conséquent, pour raconter comment l'événement est perçu à travers des expériences individuelles.

Les premières lignes : Ils ont dû être contents d'avoir une lettre de camionneur, au Journal des Familles. Ce n'est pas souvent que ça doit leur arriver. J'ai écrit : «L'autre jour, sur l'autoroute, un chien abandonné courait le long du terre-plein central. C'est très dangereux, ça peut créer un accident mortel.»

(Minuit, 128 pp., 455 F.)

Jean-Baptiste Baronian : «Le vent du Nord»

L'auteur : Né à Anvers en 1942, il a publié une trentaine de livres dans divers registres : romans, bien sûr, mais aussi essais, anthologies et «polars». Journaliste, critique, il a passé beaucoup de temps dans l'édition.

Le thème : L'initiation brutale d'un jeune garçon chez qui font irruption en même temps toutes les découvertes, l'amour et la mort (pour faire bref). Et l'écho de cela, quarante ans plus tard, comme une enquête policière qui aurait avorté.

Le cadre : Knokke-Le Zoute en novembre, ses dunes, une maison qui fait rêver, longtemps après. Avec la mer pour horizon...

Les personnages : Alexandre (c'est le prénom du pseudonyme que Baronian utilise pour ses romans policiers), douze ans, hanté par « L'île au trésor». Sa tante, chez qui il réside à Knokke, et un médecin qui est l'amant de celle-ci. Deux malfrats, aussi, l'un déjà froid, l'autre brièvement vivant.

Les premières lignes : Trouver un trésor.

Quelque chose d'extraordinaire, d'unique. Quelque chose qu'il pourrait garder pour lui et qu'il serait seul au monde à posséder.

Quoi au juste ?

Il l'ignorait. Mais il savait qu'un jour se produirait le miracle et que ce jour, ce jour merveilleux, était tout proche.

(Métailié, 179 pp., 515 F.)

Pascale Tison, «Le velours de Prague»

L'auteur : Née à La Hestre, en Hainaut, en 1961, elle a beaucoup travaillé pour le théâtre. Deux de ses pièces ont été publiées : «La rapporteuse» et «La chute des âmes». « Le velours de Prague» est son premier roman.

Le thème : Fuites et retours. Des êtres qui n'ont en commun, au point de départ, que leur origine, se dispersent à travers le monde avec des bonheurs divers. Le sentiment de l'exil est évidemment très vif dans le livre, avec la question qui taraude souvent ceux qui le vivent : faut-il rentrer au pays ?

Le cadre : Prague est moins présente dans le texte que dans le titre, mais elle catalyse bien des espoirs et des déceptions, à travers des pérégrinations qui conduisent en Europe occidentale comme en Amérique du Nord.

Les personnages : Un acteur, un violoniste, un gardien de musée, un directeur d'hôtel, un peintre... Une diaspora.

Les premières lignes : Vladimir Karol arriva à New York en décembre avec une adresse serrée dans la poche du coeur, à l'intérieur de la veste. Il avait cette tête ronde que l'on connaissait bien dans une portion limitée d'Europe, ses fameux yeux bleus qui gardèrent après 20 ans leur innocence irraisonnée, et une soif de simplification qui l'accompagna partout.

(Les Eperonniers, 272 pp., 795 F.)

Bernard Gheur : «La bande originale»

L'auteur : Né à Liège en 1945, journaliste, il avait publié un recueil de nouvelles quand François Truffaut préfaça, en 1970, son premier roman («Le testament d'un cancre »). Il en a publié trois autres depuis.

Le thème : Le rêve d'un film, sous-tendu par le rêve d'une musique parfaite pour exprimer l'émotion à rendre, sous-tendu lui-même par l'image d'une femme. On est dans le registre d'une sensibilité pure, presque adolescente.

Le cadre : C'était en 1967, à Liège - et plus tard, ailleurs -, quand la Nouvelle Vague servait de référence à ceux qui voulaient devenir cinéastes en bousculant les conventions jusqu'alors acceptées par tous.

Les personnages : Des jeunes gens pour qui le grand écran est toute la vie, ou presque. Des jeunes filles qui éveillent des frissons. Et un vieux monsieur qui observe tout cela avec tendresse.

Les premières lignes : Henry est mort. Sibylle me l'apprend.

Lui, mort ? A trente-cinq ans ? Cela m'étonnerait.

Il n'arrivait jamais rien à Henry.

Rien que des sornettes. Du vent.

En tout cas, s'il avait pu me l'annoncer lui-même, sa mort, Henry l'eût améliorée. Il l'eût pimentée de circonstances extraordinaires.

(Quorum, 176 pp., 590 F.)

Yves Wellens : «Contes des jours d'imagination»

L'auteur : sa biographie officielle ajoute simplement, à son année de naissance (1955), ces précisions : «Vit, écrit et meurt à Bruxelles.» Disons aussi qu'il avait publié un premier livre l'an dernier, «Le cas de figure».

Le thème : une sorte de réalisme magique qui se construit sa propre logique, dans des situations à la limite de l'absurde et qui conduisent jusqu'au malaise.

Le cadre : une douzaine de cadres, autant que de contes rassemblés ici. On reconnaît Venise, on n'est pas surpris par un studio de radio, on est moins habitué à une reproduction de notre planète, ailleurs dans l'espace, ou à des pays imaginaires.

Les personnages : un roi criminel, des voleurs de mots, un peintre secret, un éphèbe narcissique, un père joueur, etc. Sans oublier les populations entières qui entourent les personnages principaux, et dont les caractéristiques influencent le cours des événements.

Les premières lignes : «Quand un bateau lève l'ancre, c'est un peu de l'Océan qui part avec lui...» Le jeune garçon, accroupi sur un banc devant l'Arsenal, observait les préparatifs du départ. Il regardait l'activité régulière des hommes de peine, chargeant les marchandises en souplesse et en cadence.

(Didier Devillez, 159 pp., 600 F.)