Carte blanche Luckas Vander Taelen Journaliste free-lance et régisseur : Les francophones doivent aussi faire l'effort d'examiner leur propre extrémisme

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Avec les élections en ligne de mire, les grands canons communautaires se mettent en batterie. Et dans la meilleure tradition belge, ce phénomène inévitable prend parfois des formes surréalistes.

Ainsi, Le Soir publiait récemment un article à propos des conséquences du réchauffement climatique pour la Belgique. Selon une étude, une bonne partie de la Flandre se trouverait sous eau d'ici une centaine d'années.

Sans attendre, Marc Uyttendaele, constitutionnaliste renommé et mari de Laurette Onkelinx, se prête à donner quelques éclaircissements communautaires : « On pourrait s'imaginer que les Flamands demandent une aide wallonne pour construire leur digue, et abandonnent en échange la régionalisation des pensions. »

Un peu plus tard, un climatologue de l'UCL ajoutait que si nous ne faisons rien, il n'y aura vraisemblablement plus de débat communautaire en l'an 3000 : à ce moment-là, la Flandre entière aura disparu sous les eaux...

Par conséquent, s'ils attendent suffisamment longtemps, les francophones auront le pays pour eux seuls. Le niveau grimpant de la mer pourrait bien faire se réaliser ce rêve mouillé de certains d'entre eux. Une Belgique débarrassée de Flamands : c'est un objectif souvent défendu par des politiciens francophones.

Prenons Serge Moureaux et Antoinette Spaak, figures proéminentes des grandes années du FDF. Moureaux a aujourd'hui 73 ans, est membre du PS et président de La Maison de la Francité. Antoinette Spaak a 79 ans et a dit adieu à une vie politique active. On aurait pu espérer que, grâce à leur âge, ces politiciens aient gagné en sagesse et en nuances, mais hélas, aucun des deux n'a perdu la moindre parcelle de fransquillonisme borné. En témoigne un nouveau Manifeste pour l'Unité francophone que Spaak et Moureaux ont écrit ensemble (Le Soir du 26 février).

Le Soir a fait ces derniers mois un effort impressionnant pour collaborer à une meilleure connaissance mutuelle des Flamands et des francophones. Nulle fermeture d'esprit ne peut donc lui être reprochée. Et pourtant, il est frappant de voir comment ce journal accorde une grande attention critique au Lentemanifest d'une poignée de Flamands radicaux (Le Soir du 27 février), mais manque une nouvelle fois de regarder en son propre sein francophone.

Lorsqu'il y a quelques mois, je formulai quelques réflexions dans la rubrique De Gedachte, dans le quotidien De Morgen, quant aux propos d'Yves Leterme à Libération, mon article fut promptement repris par Le Soir (NDLR : dans nos éditions du 25 août 2006) et je reçus un grand nombre de réactions positives de la part de francophones.

J'ai alors exprimé l'espoir qu'à leur tour, les francophones fassent l'effort d'examiner leur propre extrémisme. Cela me semble encore et toujours une condition essentielle pour parvenir à une compréhension mutuelle dans ce pays.

Mais Le Soir traite du Manifeste pour l'Unité francophone avec tant de respect qu'aucune réflexion critique n'est à espérer. Du côté francophone, il semble que l'on considère encore qu'aller à l'encontre des coryphées historiques, cela ne se fait pas. Antoinette Spaak est tout de même Ministre d'Etat, et Serge Moureaux jouit également d'un respect général. Leur prose est adoptée sans délai comme le fondement d'une déclaration de principes francophone par quatre professeurs de l'UCL, qui furent déjà responsables d'un travail similaire il y a dix ans.

Ce que ces académiciens profèrent vaut la peine d'être cité. Selon eux, le temps est venu d'un nouveau manifeste francophone pour la raison suivante : « On peut affirmer que Dutroux a sauvé la Belgique, si l'on ose dire. Avec ensuite la crise de la dioxine, il y a eu une longue période d'émotion populaire, un retour vers une forme d'unité de ce pays, grâce auquel les grands problèmes historiques furent relégués à l'arrière-plan. » Mais aujourd'hui, les Flamands ont émergé de leur léthargie et les francophones doivent se défendre !

Le texte de Moureaux et Spaak part de l'idée que la Flandre veut devenir autonome. Ceci ne pourrait souffrir aucun doute dans leurs têtes : les forces d'extrême droite et le milieu des entreprises se sont unis, tout comme ce fut le cas en Allemagne dans les années trente. Le ton de l'article est immédiatement donné : sans le dire de façon explicite, les Flamands sont associés aux nazis.

Ceci ne devrait pas surprendre de la part de deux membres illustres du FDF, qui dans les années soixante avait tapissé Bruxelles du fameux slogan écrit en lettres gothiques : « Brussel Vlaams ? Ça jamais ! »

Cette technique suggestive est utilisée tout au long du texte. Les auteurs proposent une fédération entre Bruxelles et la Wallonie, parce que les Wallons « ont du respect pour autrui, préfèrent le droit de la personne au droit du territoire, sont tolérants, aiment la démocratie, la liberté et l'égalité sociale ». Les Bruxellois ont, quant à eux, « une tradition de résistance à l'oppression et un amour infini pour la liberté d'expression ».

Ce peuple bruxellois est, selon les auteurs, « le partenaire naturel du peuple wallon », d'autant plus que « 60 % des Bruxellois sont d'origine wallonne ». Que Bruxelles soit précisément un creuset historique de zinnekes, de Flamands et de Wallons, n'est pas mentionné car cela ne cadre pas dans leur étroite image du monde.

Il est clair que Spaak et Moureaux sont d'avis que les Flamands ne possèdent pas ces qualités exceptionnelles du « peuple wallon et bruxellois », et qu'ils n'ont donc pas leur place au sein de la nouvelle fédération. Ceci est du racisme dissimulé : des qualités positives sont attribuées à un peuple, que l'autre peuple ne possède pas. Ainsi se crée une image ennemie. Et pour rester dans le style des auteurs : cette technique-là a déjà été utilisée, dans les années trente en Allemagne.

Mais il n'y a pas que par ce genre d'éructations que Spaak et Moureaux sont sur pied d'égalité avec certains extrémistes flamands. C'est surtout à travers leur analyse économique du pays que l'on voit combien leurs a priori empêchent une analyse rationnelle. La Flandre a colonisé Bruxelles, affirment les auteurs, et imposé le bilinguisme. A cause de cela, les jobs sont aux mains des Flamands (bilingues) et les Bruxellois francophones (et unilingues) sont laissés pour compte.

Pour démontrer la viabilité d'une fédération bruxello-wallonne, Spaak et Moureaux se basent sur une fiction complète : l'existence d'une économie bruxelloise autonome, mise à sac par les Flamands. Les Flamands occupent les jobs qui reviennent en fait aux Bruxellois, en « imposant, de façon légale ou non, le bilinguisme dans les secteurs public et privé ». Si Bruxelles et la Wallonie se séparent de la Flandre, le bilinguisme imposé sera aboli et tous les Bruxellois trouveront immédiatement du travail ! Moureaux et Spaak refusent évidemment d'entendre qu'une grande partie de l'économie bruxelloise est aux mains des néerlandophones, et que le milieu des affaires ne sera absolument pas d'accord de couper tous les liens avec la Flandre...

Il faut l'avoir lu pour croire qu'il existe toujours, en 2007, des politiciens respectables qui sont d'avis que les Flamands sont avantagés parce qu'ils sont bilingues, et que les francophones sont discriminés parce qu'ils ne parlent pas le néerlandais. Qu'un francophone puisse apprendre le néerlandais reste impensable pour ces vieux Bruxellois. Leur aversion obsessionnelle de tout ce qui est flamand est trop grande.

Heureusement, les temps ont changé et il existe aujourd'hui une nouvelle génération de Bruxellois qui ne prennent plus le néerlandais de haut et mettent leurs enfants dans des écoles flamandes. Mais Moureaux et Spaak ont entretenu une haine viscérale envers les Flamands durant toute leur vie politique. Ils rêvent encore toujours de faire de Bruxelles, vidée de Flamands, une véritable « oasis francophone » comme Ixelles, la commune d'Antoinette Spaak, fut un temps appelée par son parti...

Un fanatisme aveugle comparable à celui-là existe aussi envers les francophones chez certains extrémistes flamands, et est encore trop toléré en Flandre. Mais il est surprenant que l'on puisse encore, du côté francophone, s'en sortir avec un racisme anti-flamand à peine couvert. Lors des dernières élections communales, Olivier Maingain exigea que tous les Flamands soient expulsés des listes MR-FDF. Ces listes brillaient par leur multiculturalité, mais les Flamands n'y avaient pas leur place. Je ne me souviens pas d'avoir vu beaucoup d'intellectuels francophones dénoncer ce racisme...

Il est grand temps que l'on montre, du côté francophone, que l'on n'est pas d'accord avec ce genre de fanatisme fondamentaliste et que l'on ose renvoyer le délire raciste de Spaak et Moureaux là où il a sa place : à la poubelle...