Serge Poliart, « croqueur » de gilles « Le digne petit-fils du grand Thur »

Serge Poliart, « croqueur » de gilles

L'INVITÉ DU SAMEDI

ENTRETIEN

VALÉRY SAINTGHISLAIN

Gilles de Binche aux poitrines opulentes, se soulageant dans l'arrière-cour crasseuse d'un troquet, les fesses à l'air et/ou vomissant leurs tripes... Mais aussi, dragon montois métamorphosé en cochon géant avec queue en tire-bouchon, femme chin-chin aux seins nus. Ne cédez pas aux apparences et à la facilité : le peintre Serge Poliart n'est pas un provocateur. Tout au plus un agitateur de bonnes consciences. Il aime le carnaval de Binche, la ducasse de Mons et le folklore en général. Si, si... D'ailleurs, qui aime bien châtie bien. Pas vrai ?

Dans quel contexte a surgi cette polémique avec les gilles ?

En 1982-83, j'ai été invité à participer, grâce à un ami sculpteur, à une exposition organisée par le Rotary de Binche. Le thème qui s'est imposé fut celui des gilles. Jacques Duez et moi tenions à apporter un regard différent. Moi, ce qui m'intéressait, c'était de montrer les coulisses du gille. C'est comme le cosmonaute dans l'espace : on se demande toujours comment il fait pipi avec sa combinaison... Finalement, l'expo a été déplacée à Thuin, dans une école catholique, parce que les pompiers avaient refusé de donner l'autorisation pour la salle de Binche, jugée non sûre.

Et quelle fut la réaction ?

Trois heures avant le vernissage, des organisateurs, choqués, ont voulu décrocher mes tableaux. Mais l'ami grâce à qui j'étais présent, Jacques Coenen, a menacé de retirer lui aussi ses oeuvres. Sincèrement, je ne m'attendais pas à un tel tollé, à susciter un tel scandale.

Le but n'était pas de provoquer ?

Non, il s'agissait d'apporter un regard neuf par rapport à tout ce qui avait déjà été montré sur le gille et le carnaval. Tourner en dérision, c'est tout. J'ai grandi dans un bistrot de village, à la fin des années cinquante. C'était le début de la fin pour les kermesses. C'est ce côté nostalgique qui m'a inspiré. Ce qui est intéressant dans le carnaval, c'est justement ce pied de nez adressé aux autorités, ce renversement des valeurs, permis une fois par an. Et le gille, ce fou en quelque sorte, est trop important à mes yeux pour être placé sur un piédestal, pour être figé sous cellophane. Le gille appartient à tout le monde. C'est vous, c'est moi.

Vous avez été déçu par l'ampleur que tout ça prenait ?

Ce qui m'a chagriné, c'est le manque d'humour, le manque de distance. J'ai découvert aussi un côté orthodoxe, une ligne de conduite stricte.

Pourquoi vos oeuvres choquent moins à Mons alors qu'elles n'épargnent pas la Ducasse et ses acteurs ?

L'ouverture d'esprit est sans doute plus grande à Mons du fait que la ville est universitaire, cosmopolite alors que Binche vit encore en ses remparts. A Mons, je n'ai jamais eu de remarque négative, même lorsque j'ai croqué le dragon en phallus géant.

Mons ne vous en veut vraiment pas : on va y organiser une rétrospective Poliart.

Oui, à la demande l'échevin Deplus. Le vernissage aura lieu - et c'est un pur hasard - le vendredi 13 juin, le jour de mes cinquante ans et l'avant-veille du... Doudou ! Plusieurs dizaines d'oeuvres (tableaux, dessins, pastels, aquarelles...) occuperont sept salles du musée des beaux-arts : de mes débuts en 1972 à aujourd'hui. L'expo se prolongera jusqu'en septembre. Et en guise de clôture, on présentera une monographie que me consacre Christine Béchet.·

Infos sur le livre au 065/87.15.24.

« Le digne petit-fils du grand Thur »

ÉTATS D'AME

Hérédité. Cette famille de tailleurs de pierre est originaire d'Ecaussinnes. Chez les Pouillart (l'orthographe initiale), on a toujours su rire. La tradition a été lancée par un aïeul de Serge, bouffon du comte d'Ecaussinnes. Il se moquait des autorités, de la noblesse, du clergé et de ses contemporains. Cet esprit frondeur a perduré. Mon grand-père était comme ça aussi. Il est d'ailleurs resté célèbre : le géant Thur, que l'on sort pour le cortège du goûter matrimonial, c'est lui.

Troisième mi-temps. Mon enfance s'est déroulée à Familleureux où mon père, souffleur de verre(s), avait ouvert un bistrot, sur la Grand-Place. Mon univers a été celui d'un café de village, avec les urinoirs dans l'arrière-cour et les bacs de bière à la réserve. C'était un milieu à la fois rural et industrialisé. Mon folklore à moi, c'était la kermesse de Familleureux et les luttes de jeu de balle. Le café familial était le local de l'équipe. Les ouvriers venaient fêter la Saint-Eloi et la Sainte-Barbe chez nous. C'était pas triste.

Mons. J'y suis arrivé à 19 ans grâce à ma compagne, une Montoise. On s'est installé du côté du Béguinage. C'était un quartier populaire que j'aimais beaucoup. Il y avait l'hospice, un côté bohème. Cela ressemblait un peu aux Marolles, sans connotation péjorative. Aujourd'hui, il y a encore le marché dominical mais le quartier a beaucoup changé. L'hospice abrite désormais des bureaux.

Batia mourt soû. C'est d'abord un café littéraire et une galerie que j'ai ouverts en 1982 au Béguinage. C'est vite devenu le repère d'une bande de flibustiers. En 1986, autour du noyau dur (NDLR : Denèfve, Badot, Duez) est née l'idée de lancer « Le Batia mourt soû », journal jovial, crédule, saugrenu mais outrecuidant de l'entre Haine et Trouille. Le trentième numéro sortira le 21 mars, le jour du printemps et sera prétexte à quelques joyeusetés.

Ville-sur-Haine. J'y ai racheté une fermette que je retape depuis dix ans. C'est calme, coincé entre le canal du Centre et la Haine, dans une réserve naturelle. Je peux faire des balades à vélo sur les chemins de halage. Et ce qu'il y a de bien, c'est que c'est très compliqué à trouver. Pratique pour décourager les emmerdeurs...·

REPÈRES

Naissance. Le 13 juin 1953. Un vendredi 13, assure Poliart. C'est toujours ce que j'ai prétendu. Ma mère ne m'a jamais démenti.

Formation. A la base, Serge Poliart est céramiste.Il a étudié aux Arts et Métiers de La Louvière. Son prof était Ernest Dhoosche, le responsable des ateliers de la faïencerie Boch.

Parcours. De 1968 à 1972, Poliart est céramiste. De 1972 à 1982, il est peintre free-lance et vit de l'air du temps. Entretemps, il s'est installé avec sa compagne à Mons, dans le quartier du Béguinage. Il y ouvre un café littéraire, « Le Batia mourt soû » (en patois, le bateau ivre, référence à Rimbaud ). Depuis 1987, mon gagne-pain pour continuer à peindre mes croûtes est médiathécaire (NDLR : il est responsable des Musiques du Monde) et chauffeur du discobus.