UNE ANNEE POUR ROBERT CROMMELYNCK PAS SEULEMENT PEINTRE DES PIETA ET D'UNE ESPAGNE AUTOPORTRAIT

Une année pour Robert Crommelynck

Une rétrospective célébrera le centenaire de la naissance d'un peintre liégeois décédé en 1968.

Liège honorera, en 1995, l'oeuvre de Robert Crommelynck (1) à travers une sélection de ses oeuvres réalisée par MMes Rémon et Clercx - Léonard-Étienne (2).

Robert Crommelynck - qui signa souvent «de Liège» - est un peu oublié malgré de récentes expositions: en 1980 (collection Thiry), en 1986 (au cabinet des estampes) et deux rétrospectives, en 1969, à Montegnée et en 1988, à Stavelot.

Né à la fin du siècle dernier, il aurait pu choisir le langage de l'impressionnisme. Des circons-tances en décidèrent autrement: son origine modeste (qui le sensibilisa au social) et l'occupation allemande. Comme nombre de Flamands et d'Allemands, il rejettera les valeurs descriptives de l'impressionnisme (il le jugea - injustement - «superficiel»), et c'est l'expressionnisme qui le tentera, mais un expressionnisme corseté dans une forme classique.

La grande admiration de sa vie alla à Vélasquez. Autres influences: celles de Lovis Corinth, peintre allemand qualifié d'impressionniste émotionnel (il tentait de réconcilier romantisme et mysticisme germanique), et Wilhelm Leibl, un peintre naturaliste allemand.

Le public liégeois découvrit le talent de Robert Crommelynck en 1928 à travers une exposition témoignant de son sentiment poétique devant les fagnes. Mais il n'était pas seulement paysagiste et donnera des portraits solides, notamment de ses voisins, desquels Vélasquez et Goya ne sont pas absents...

Deuxième grand choix émotionnel dans sa vie: l'Espagne, qui «l'empoigne» (le mot est de lui). Il l'a découverte en 1934, à la veille de la guerre civile. Paysages et gravité du tempérament lui parlaient; son Espagne fut celle des paysans, de la vie rustique, d'une musique qui avait le goût des choses éternelles et, par-dessus tout (parlait de) l'accoutumance à l'idée de la mort.... alors que nous étouffons ici sous l'avalanche de la médiocrité, de l'artificiel et du mensonge (1945). Il récitera désormais à l'envi Garcia Lorca.

L'hommage rendu pour le centenaire de sa naissance est placé sous le patronage de l'Association des journalistes professionnels de Liège et de Luxembourg, et de l'ASBL Maison de la presse en reconnaissance pour celui qui exprima dans ses paysages le sens profond de notre identité. Nul mieux que Crommelynck (et Richard Heintz) n'a en effet magnifié la fagne et nos Ardennes.

MICHEL HUBIN

(1) Une oeuvre féconde: 550 à 600 tableaux, des milliers de dessins, 40 expositions personnelles et la particiation à 50 salons d'ensemble en un demi-siècle. L'exposition aura lieu, au rez-de-chaussée du musée de l'Art wallon, de la mi-septembre à la fin d'octobre. Il était peu enclin à tirer avantage d'une homonymie (il y avait un Albert Crommelynck, peintre, et un écrivain, Ferdinand, à Bruxelles), aussi Robert Crommelynck signa-t-il souvent «Crommelynck de Liège».

(2) Un appel est lancé aux collectionneurs invités à se faire connaître auprès du commissaire de l'exposition, Mme Rémon, au 041-21.42.25.

Pas seulement peintre

des pietà et d'une Espagne

S'il est tombé dans un oubli relatif au lendemain de sa mort en 1968, Robert Crommelynck le doit sans doute au... succès que lui ont valu des compositions religieuses et les images colorées qu'il ramena par brassées d'Espagne.

Ses Saint-Sébastien et Sainte-Véronique, ses pietà témoignent-ils d'un sentiment religieux? Pas sûr. La Bible pour Crommelynck, c'est la fresque d'une «vaste humanité». Ses martyrs symbolisent l'incompréhension, la souffrance. À cet égard, il n'est pas indifférent qu'il donne à ses suppliciés son propre visage. Ses compositions religieuses furent indéniablement inspirées par le sentiment tragique de la vie. Leur vigueur intimidait un peu le clergé, les thèmes rebutaient les athées; le public appréciait comme il appréciait le travail d'Albert Servaes, d'Anto Carte, dont les thématiques sont aujourd'hui négligées.

Régine Remon (qui a consacré un mémoire à Crommelynck) trouve une réponse dans le journal intime de l'artiste: pourquoi tant de Christ dans vos toiles, lui demanda un jour un curieux? Parce que pour moi, le Christ, c'est quelqu'un qui est mort pour ses idées, avait-il répondu.

Quant à la fascination espagnole de Crommelynck, elle fut aussi celle de Hock, de Dupagne, de Vetcourt et ce ne fut pas un hasard: en ce siècle qui prétendait basculer dans le triomphe des idéologies, la péninsule ibérique techniquement et socialement arriérée (par comparaison à la France, l'Allemagne), offrait un «visage authentique», une rusticité, une «vérité» d'avant l'embourgeoisement de la culture. Quel plus beau sujet pictural que ces réalités «bibliques»! Sans parler ici du choc de la lumière méditerranéenne; elle avait fasciné déjà Delacroix, Van Gogh, Matisse et Klee.

M. H.

Autoportrait

L'échevin Hector Magotte a entrouvert les cimaises du Mamac aux jeunes artistes, patronne l'anniversaire de l'Académie, honore Crommelynck. Nul autre n'est davantage en charge de la défense d'un art sinon liégeois wallon, qui nous représente aux cimaises de nos musées mais aussi - pour Crommelynck notamment - dans certains musées de Paris, Riga, Moscou... Mais qui était Crommelynck? Citations de ses carnets où il se dévoile:

Peindre son temps et en épouser les passions, les luttes, les désespoirs, les espérances et les vices, c'est le seul moyen d'être beau et vrai. Ne point se préoccuper des doctrines ni des systèmes, aller droit devant soi et suivre sa nature (12 février 1918).

Tout doit venir du fond du coeur, sans précipitation et sans furie... L'esprit (est) toujours inférieur à un coeur sain et vibrant (1er janvier 1922).

Un coloriste proprement dit est un peintre qui sait conserver aux couleurs de sa gamme... leur principe, leur propriété, leur résonance et leur justesse, et cela partout et toujours, dans l'ombre, dans les demi-teintes et jusque dans la lumière la plus vive (1917).

Deux dangers menacent le peintre: la répétition et l'incertitude, fruits, l'un, de la paresse et de la satisfaction, du mercantilisme et de l'impuissance, l'autre, de l'ins-tabilité, du doute de soi, de l'inquiétude. Combien voyons-nous d'artistes répéter depuis vingt ans les mêmes oeuvres - et plus mal souvent! (3 février 1946).

Seurat, Cézanne, Picasso... tout cela n'atteint pas la sérénité du classique.

Richard Heintz est, avec Léon Philippet, le seul vrai grand peintre que nous ayons eu depuis un demi-siècle.