EXPO:GRIMAULT,ROI ET OISEAU DU DESSIN ANIME

GRIMAULT, ROI ET OISEAU

DU DESSIN ANIMÉ!

L'animateur français est fêté au palais de Tokyo/Paris et dans un album

Le vieil homme part d'un éclat de rire qui se répercute à travers les couloirs du palais de Tokyo. Il vient de me raconter une anecdote où il est question de Prévert, de Kosma et d'un cameraman qui était si bossu qu'il roulait dans les rues en pente quand il effectuait des prises de vues à ras des pavés. Il enlève ses lunettes, essuie des larmes de bonheur et repart 60 ans en arrière: Finalement, on a dû mettre des cales autour de lui pour qu'il puisse continuer le boulot. Grimault, c'est le roi par son artisanat. Et un oiseau par sa poésie qui survole toujours le réel.

Ah! on formait une fine équipe dans notre agence quand on fabriquait de petits films publicitaires. C'était au début des années 30 et il y avait là Jean Aurenche, qui allait devenir, avec Pierre Bost, un célèbre scénariste («La Traversée de Paris»), Jean Anouilh, qui rêvait de théâtre et n'était pas encore le secrétaire de Jouvet, le cher Jacques Prévert, bien sûr... Vous savez quelle définition Anouilh donnait d'un comptable? Un con plus une table!

Et Paul Grimault, qui a l'air d'un bon chat jaune, est repris d'une quinte de rigolade communicative. Je suis plié en deux. Il est plié en quatre. On a l'air de deux gamins à la récré à qui on a annoncé que l'instit' vient d'attraper la rougeole et qu'il sera absent pour deux mois.

Grimault, c'est une merveille cet homme-là! A 87 ans, il a l'allure et l'esprit vif d'un tourlourou qui écrit un poème pour trousser une bonne d'enfant. Les honneurs dont on l'entoure en cette fin d'année 91, - l'édition de ses souvenirs chez Denoël et une grande exposition autour de son oeuvre au palais de Tokyo de Paris - ce titre de «roi du dessin animé français» que les gros titres des journaux lui décernent, il les prend comme un bon vin rouge qu'on déguste, sans faire le fier, une fois le boulot accompli.

Moments de bonheur, certes, mais pas plus que celui, énorme, qu'il eut, vers 1911, quand, dans une baraque foraine, où il s'était introduit en rampant, il vit son premier film: une histoire de naufrage, qui lui fit une peur de chien et que le projectionniste, inventant sans le savoir le cinéma parlant, agrémentait de commentaires et d'éructations. Gamin Grimault sortit de là en se demandant où les acteurs avaient bien pu se cacher!

LA PREUVE

PAR OEUF DUR!

Grimault fait du bien. La preuve par oeuf dur, comme disait Prévert, qu'il y a des hommes qui sont nés pour nous faire comprendre que générosité, poésie, culture, humour ne sont pas des abstractions mais du «vrai» auquel on peut serrer la main.

J'avais besoin d'une cure de Grimault à cette époque de l'année où les flonflons des fêtes me flanquent un tel bourdon que je ne déparerais pas le clocher de la cathédrale Saint-Michel. D'où ce voyage à Paris pour retrouver ce chic type qui m'a enchanté, gamin, avec son dessin animé «La Bergère et le Ramoneur» (mais son producteur le lui avait volé et abîmé pour de basses raisons commerciales) qu'il a repris, restauré, amélioré, en 1979, pour le transformer en ce pur chef-d'oeuvre qu'est «Le Roi et l'Oiseau».

Car Noël me fait toujours penser, goût de l'anagramme oblige, à la vieille chanson d'Annie Cordy, «Léon»... Léon, j'ai tant pleuré de ne plus te voir, ça disait à peu près. Je hais les Noëls présents et futurs. Je hais les réveillons qui me verrouillent dans des barreaux de «Bonne année!» alors que je sais bien, va, que celle qui va venir, la 92, sera bizarre, avec des goûts de chute d'empire romain et que cette salope va me jeter 365 jours de plus sur les épaules. Je dénote, oui, dans l'atmosphère d'illuminations lumineuses qui est la vôtre, quelques heures avant les douze coups de minuit. J'ai une excuse. Si la bûche à la crème au beurre me reste en travers de la gorge, c'est pour avoir tant adoré les Noëls et Nouvels Ans d'autrefois, ceux de quand j'étais p'tiot, mijotés par des gens si aimés et qui, aujourd'hui, sont partis réveillonner dans la terre. Il y a des fêtes qui ont des goûts de défaites.

Infernal et insupportable je suis en cette période d'entre-deux. Alors, je pars, je vais voir ailleurs s'il ne reste pas un magicien qui acceptera de prendre ma carcasse sur ses genoux pour me raconter de belles histoires. Train pour Paris où il pleut, il vente. Marche rapide le long de la Seine, qui sent le hareng gris. Traversée d'un pont qui mène au palais de Tokyo dans lequel je vais retrouver ce vieil enchanteur de Paul Grimault, dont les mots et les sourires me feront comprendre que la vertu première de l'art, du cinéma, est de mélanger vibrations et émotions du temps qui passe en une sorte de consolation infinie obtenue parce qu'un homme, honnêtement, essaie de fixer les choses pour toujours. Grimault, si français dans son art, qu'un fil invisible relie à Méliès, Jean Vigo, Jean Renoir, Jacques Tati et Jacques Demy. Méliès? Grimault l'a fait jouer, alors que le pauvre était complètement oublié, en 31, dans un de ses films publicitaires. Demy? Jeune homme, il vint, en 52, se faire engager comme stagiaire au studio d'animation de Paul Grimault situé, et il l'est encore aujourd'hui, rue Bobillot. Grimault, ô le bel ami, qui tint, pour le plaisir du compagnonnage de petits rôles dans «L'Atalante», de Vigo, «Le Crime de M. Lange», de Renoir, «Les Vacances de M. Hulot» et «Mon Oncle», de Jacques Tati (on peut voir des photos-souvenirs de ce ces moments-là au palais de Tokyo). Grimault qui fit jouer le peintre Max Ernst, le photographe Man Ray, Anouilh, Prévert, Aurenche dans des pubs filmées des années 30 au ton très surréaliste. La belle équipe!

TOUJOURS ROSE ET FRAIS

GR ACE AU SAUVEUR

Quel cadeau cet expo autour de ma vie, sourit Grimault! Elle a soulagé mes amis qui m'ont dit: «Paul, enfin!» Moi, je ne vois pas ça comme ça, je pense que j'ai fait mon boulot et c'est tout... Cela dit, voir d'un coup toute mon oeuvre rassemblée, les dessins, les cellulos, les photos, ça flanque un choc d'autant que je ne conserve rien et que les documents sont venus d'un peu partout et notammant d'Angleterre. En regardant tout ça, je me rends compte que mes films et mes dessins animés sont tels qu'ils sont parce que je n'ai pas fréquenté des emmerdeurs et parce qu'au début j'admirais beaucoup les films de Max Fleischer et surtout ses «Popeye»! Le dessin animé, je l'ai abordé par hasard. Moi, je voulais faire du cinéma, particulièrement des films comiques que j'aurais interprétés avec mes copains. Et puis, dans un film publicitaire que je réalisais sur un scénario de Jean Aurenche, en 31, il y a eu nécessité d'animer une vraie table qui poursuivait des touristes pour leur dire «Un meuble Lévitan est garanti pour longtemps!». Et toute ma carrière d'animateur est partie de ce hasard!

Ah! les amis merveilleux que j'ai eus. Le réalisateur américain Albert Lewin, par exemple, oui, l'auteur du mythique «Pandora» avec Ava Gardner, et qui aimait tant la France. Albert, sourdingue et au physique de petit bourgeois! Man Ray a pris une photo de nous dans ma petite maison proche de la forêt de Rambouillet. Et puis Max Ernst (le beau-frère d'Aurenche), Vigo, Renoir, Marcel Carné, Antonin Artaud, tant d'autres. Ces gens qui m'ont aidé à ne pas vieillir et que j'ai connus grâce à Prévert (il écrira plus tard les scénarios de «La Bergère et le Ramoneur» et du «Roi et l'Oiseau») qui, un moment, avait tâté de la pub dans l'agence de ma jeunesse dont je vous ai parlé... On avait demandé à Prévert une maquette d'annonce pour un sel conservateur de charcuterie qui s'appelait «Le Sauveur». Et Prévert a fait un dessin où l'on voyait Lazare sortant du tombeau, hilare, avec, au-dessus de sa tête, une main qui tenait une salière. Et Lazare disait: «Toujours rose et frais grâce au Sauveur!» Inutile de dire que ça n'a pas été accepté mais Prévert et moi étions devenus copains, puis compagnons de travail sur un dessin animé, «Le Petit Soldat», en 47.

UNE FOR ET DONT LES FEUILLES

SONT TOMBÉES

Quand les gens revoient mes d.a., «Le Voleur de paratonnerre», «L'Epouvantail», «Le Chien mélomane», «La Table tournante», coréalisée par Demy, ou «Le Roi et l'Oiseau», poursuit Grimault, ils sont frappés par le mouvement des personnages qui est différent de celui qu'on voit dans les Disney. Mes héros marchent différemment parce que je ne les anime pas comme des personnages de dessin animé. Le Roi du «Roi et l'Oiseau» marche comme un roi et la bergère comme une jolie femme, voilà tout!

Belle époque, belle vie. Et Grimault rigole... Maintenant, je suis seul dans mon studio d'animation de la rue Bobillot, près de la place d'Italie, où il y a toujours la table où Demy a fait ses débuts. Je ne réaliserai plus de dessins animés, pourtant j'ai des sujets, mais j'ai rattrapé mon vieux virus de la peinture, du dessin et de l'écriture. Cela ne demande pas de fric, ça! En dessins animés, j'ai fait le meilleur de ce que je pouvais faire, pas besoin de me cramponner! Et puis, mes amis sont presque tous morts. La difficulté du grand âge c'est qu'on se sent comme dans une forêt dont toutes les feuilles sont tombées. Et puis, le public se précipite pour voir des conneries. Il est responsable, le public, du mauvais état du ciné! Les nouveaux dessins animés sont faits pour des gosses habitués à zapper devant le téléviseur. À mon âge, on peut dire des vérités dérangeantes, non?

Avec Grimault, je sillonne les vastes espaces du palais de Tokyo qui lui sont consacrés. Dessins magnifiques. Photos du souvenir. Projections de dessins animés. Autour du jeune vieil homme, des adolescents se pressent pour demander un autographe. Je pose une dernière question à Grimault: «Quels sont vos dessins animés préférés?» Il a cette magnifique réponse: Les miens! Très honnêtement, les miens!

Je sors du palais de Tokyo dont les couloirs sont garnis de statues du Roi et de l'Oiseau, bonifié, cafard chassé, heureux d'avoir plongé dans les souvenirs éternels d'artistes français qui étaient libertaires, surréalistes et humains, si humains. Dehors, face à la Seine, je gueule «Bonne année!». Un moineau qui passe me répond: «À toi, aussi, bon an!». L'oiseau et moi sommes des éphémères au bord des jours à venir, mais si Grimault pouvait nous animer, nous deviendrions par sa grâce éternité.

LUC HONOREZ

L'exposition Grimault se tient, jusqu'au 16 mars, au Palais de Tokyo à Paris (13, av. du Président-Wilson). On vous recommande aussi le magnifique album, paru chez Denoël, superbement illustré, «Traits de mémoire», dans lequel Grimault raconte sa carrière et ses amis.