HIPPISME : DES CHEVAUX MARTYRISES EN ESPAGNE

Des chevaux martyrisés, en Espagne... et ailleurs

Tout est bon pour sauter plus haut

Des chevaux écorchés et blessés par des obstacles truqués, ça existe. Mais les amis des bêtes et du sport réagissent.

Tout est bon pour gagner dans une société qui s'est fixé comme but la performance à tout prix, écrivions-nous il y a moins d'un mois («Le Soir» du 27 juillet 1990) à propos des chevaux martyrisés par le champion olympique allemand Paul Schockemoehle. Il était question de traitements douloureux infligés aux chevaux pour qu'ils passent, sous la crainte, les obstacles les plus élevés. Tous les moyens étaient bons: chevaux frappés avec un long bâton ressemblant à une barre d'obstacle; décharges électriques dans les chevilles; éléments coupants placés sur les barres...

Ce pavé lancé dans la mare a certes fait des vagues mais il a aussi, et surtout, délié certaines langues. Ainsi, il nous revient qu'en bien d'autres circonstances, d'autres chevaux ont également été maltraités. Le point commun: l'absence de scrupules du cavalier pour sa monture.

En Espagne, nous explique une Belge qui a préféré garder l'anonymat, j'ai été amenée à constater à plusieurs reprises que des cavaliers espagnols de niveau international agissaient de la même façon. Et de nous décrire les atrocités observées.

J'ai vu «barrer» le cheval. C'est-à-dire que lors du saut, les jambes du cheval cognent une fine et lourde barre de fer qui se trouve à environ 20 cm au-dessus de la barre d'obstacle. Cette petite barre étant presque invisible pour le cheval, ce dernier la touche et pense avoir fait une faute d'appréciation. De ce fait, il réajustera son saut et passera tous les obstacles avec une marge de 20 cm.

Un autre élément observé ressemble assez fort aux capsules de bouteilles de Coca-Cola - évoquées dans le cas de l'Allemagne - retournées et clouées sur la barre des obstacles afin de provoquer des déchirures en cas de frottement. En Espagne, j'ai vu des barres d'obstacle remplies de clous. En cas de saut insuffisamment haut, le cheval s'y accroche et se blesse.

Mais le troisième procédé semble encore plus démoniaque. Il s'agit des guêtres tapissées de clous et imbibées de térébenthine. C'est le pire des procédés, précise notre interlocutrice, car il est même utilisé lors des concours. On enduit les jambes du cheval avec de la térébenthine. Ensuite, on applique les guêtres (perdant ici le rôle de protection pour adopter celui de châtiment) qui, du côté intérieur, contiennent des clous ou des punaises. Si le cheval touche une barre, les clous s'enfoncent dans la chair provoquant des blessures douloureuses; douleur décuplée par la présence de la térébenthine, produit irritant.

En Belgique, de telles pratiques sont-elles concevables? Rien ne prouve que ce soit totalement exclu. Car si des contrôles existent à l'issue de certains concours (dopage et guêtres), ils sont absents dans les manèges privés. Autre problème soulevé par la Fédération royale des sports équestres: la possibilité laissée à tout le monde (et n'importe qui) d'ouvrir un manège et de le gérer à sa guise.

La Fédération planche actuellement sur le contrôle des «barrages» et surtout sur les suites juridiques à y apporter. Une autre approche du problème, qui semble aussi indispensable, est celle de la formation des gérants de manèges et des cavaliers. Tirer le maximum de possibilités de sa monture, c'est bien, nous a expliqué un représentant de la Fédération, mais protéger le cheval, c'est mieux et plus malin. A l'heure actuelle, il existe déjà un contrôle médical, mais celui-ci devrait aussi être amélioré.

Et les sanctions éventuelles? Si, lors d'un concours, un cavalier est surpris par un contrôle volant, que ce soit à la sortie de la piste ou dans son box, il est directement mis à pied.

Cette sanction est déjà une bonne chose, selon Jean-Claude Vangeenberghe, seul cavalier belge sélectionné pour les Jeux olympiques de Séoul. Il s'y était d'ailleurs distingué avec un cheval acheté à Paul Schockemoehle.

Il faut cependant faire la différence entre des coups de bambou, donnés pour activer la réaction du cheval, et d'autres mauvais traitements. Le bambou est même accepté dans certains concours. Les autres pratiques sont indéniablement exagérées. Mais au niveau de la compétition internationale, ces pratiques sont moins fréquentes, explique Vangeenberghe. C'est plutôt à l'échelon national et régional que la Fédération, aussi bien que les cavaliers, devraient intensifier leurs efforts de contrôle et de surveillance. Outre les chevaux maltraités, il faut aussi noter qu'à ce niveau, il existe des chevaux mal montés ou punis par le cavalier à un moment tout à fait inapproprié pour l'animal.

Ceci dit, je reste optimiste pour ce sport. N'oublions pas que la plupart d'entre nous sont malgré tout de grands amis des chevaux, conclut Jean-Claude Vangeenberghe.

JEAN-PIERRE BORLOO