L'AFFAIRE RICHARD DREYFUSS

L'AFFAIRE RICHARD DREYFUSS

L'acteur-fétiche de Spielberg a abandonné drogue et alcool pour la sagesse

Richard Dreyfuss, à 45 ans, adore «surjouer» à l'écran, en faire juste ce «petit trop» qui le fera remarquer et oublier que, du côté de la taille, il penche résolument vers les 7 castards qui étaient amoureux de Blanche-Neige plutôt que vers le gabarit d'un Clint Eastwood... Dans la vie de tous les jours, ce bonhommet à la forte personnalité abat la même carte: un peu cabot, toujours drôle, résolument charmant et ne craignant pas l'auto-dérision.

Costume noir, lunettes rondes et cheveux blancs, Richard, il y a quelques mois, nous a parlé de sa carrière, de la vie, de la politique avec, dans les yeux, cet appel qui rend certains comédiens si touchants: «M'aimez-vous?»

Deux films interprétés par l'acteur américain sortent actuellement en Belgique: «Quoi de neuf, Bob?», comédie légère et rigo-lote de Frank Oz, dans laquelle il joue un psychiatre encombré d'un client (Bill Murray) qui s'infiltre dans sa vie privée, et le shakespearien «Rosencrantz et Guildenstern sont morts», de Tom Stoppard, variation sur «Hamlet», où il joue un acteur - rôle qu'il a repris quand Sean Connery s'est disputé avec Stoppard.

En 30 films, mélangeant la tradition et l'innovation, Dreyfuss a été l'acteur-fétiche de Spielberg («Jaws», «Rencontres du 3e type», «Always»), remarqué dès 1973 dans «American Graffiti», de George Lucas. Il a choisi, avec son faux air à la Paul Newman, des oeuvres d'auteur («Inserts», de John Byrum, «L'Irrésistible Ascension de Duddy Kravitz», de Ted Kotcheff) et des divertissements («Le Clochard de Beverly Hills», Etroite Surveillance»)

On ne peut pas dire que je mène ma carrière en homme d'affaires, dit Dreyfuss. Avec des coups, des plans, des alternances de films d'auteur et de films commerciaux. Mais je me sens éminemment responsable de chaque choix. Quand je dis «oui» à un réalisateur, je m'implique totalement. Si j'ai tourné dans pas mal de films de débutants, comme «Inserts», de John Byrum, ou de metteurs en scène nouveaux à Hollywood tel le Suédois Lasse Hallstrom, qui m'a dirigé dans «Once Around», c'est parce que j'y croyais. La «foi» est d'une importance capitale dans notre boulot!

Cela dit, ma première raison d'accepter un film est d'être séduit par le scénario. Quand j'étais plus jeune, je me foutais complètement de l'histoire et me ruais sur les beaux personnages que je pourrais faire flamboyer à l'écran - ah, le fichu ego d'un comédien! - même si le récit du film n'était pas trop terrible. J'avais tort, cela m'a joué des tours. Je m'en rends compte. Mais, aujourd'hui, je pousse trop dans l'autre sens en me basant surtout sur le scénario. Devenu moins égoïste, je songe moins à l'impact que mon personnage va créer dans le public. Il faudrait que j'arrive à un bon équilibre entre histoire et personnage.

N'idéalisons pas trop cependant. Si je me disais «Je ne vais tourner qu'avec les plus grands réalisateurs», je crèverais de faim! Alors, disons que j'accepte un film pour le scénario, pour le personnage, pour le réalisateur et pour le fric (dans le désordre!). «Once Around» (Ce cher intrus) est un film où j'ai trouvé tous ces plaisirs. Voilà le genre de chemin sur lequel j'aime me promener.

KEN RUSSELL

ET UNE VIEILLE OBSESSION

Je produis aussi le nouveau film de Ken Russell parce que le sujet me passionne, ajoute Richard. Cela se passe, en France, en 1894, et traite de l'affaire Dreyfuss. Mais le personnage que je joue est, pour moi, complètement à contre-emploi puisque j'interprète le colonel Picard, un homme entièrement antisémite mais qui a lutté pour innocenter le capitaine Dreyfuss. Picard disait se battre pour un homme et pas pour un Juif!

Le capitaine Dreyfuss est une vieille obsession. On a le même nom et ce fait m'avait frappé pendant l'enfance si bien que je l'ai transformé en héros personnel. Quand des «méchants» s'acharnaient sur moi, je pensais carrément être le capitaine Dreyfuss revenu sur terre! Mais, dès que j'ai songé à porter Dreyfuss à l'écran, j'ai vite compris que l'homme le plus intéressant de cette affaire, qui a secoué la France et le monde, était le si ambigu colonel Picard.

J'ai choisi Ken Russell comme metteur en scène parce que je sais qu'il a un regard insolent sur les choses et qu'il voit au-delà du scénario. Russell ose être irrespectueux vis-à-vis de l'histoire, ça me plaît bien.

J'aime, maintenant, interpréter des héros entièrement introvertis, calmes, qui décident posément de leur destin. Je les joue parce que j'aimerais être comme ça. C'est un des mes voeux secrets. Malheureusement, je fais partie des extravertis. Et pas un peu!

UN «REMAKE»

DE «M. HIRE»

Richard Dreyfuss vient aussi d'acheter les droits de «M. Hire», le film de Patrice Leconte joué par Michel Blanc, pour le traiter en «remake» américain:

Ce film m'a passionné. Je vais essayer de le monter. Je crois bien que je jouerai le rôle d'Hire ou que, carrément, je réaliserai le remake, ou les deux: tout dépend du scipt qu'on me soumettra.

Actualité oblige, Dreyfuss parle de «Quoi de neuf Bob», le film de Frank Oz:

J'ai accepté cette comédie parce que j'avais envie de partager un plateau avec l'acteur Bill Murray. Et aussi parce que les producteurs m'offraient tant de fric que je ne pouvais plus m'enfuir! Mais cela ne m'a guère amusé. Même la rencontre avec Bill Murray a été décevante. Enfin, j'avais besoin de cet argent pour nourrir mes enfants... (Rires).

Dreyfuss fut objecteur de cons-cience pendant le Vietnam et milita contre toutes les guerres. Il avoue que ses idées progressistes ont beaucoup changé depuis les années 60:

J'ai un point de vue plus mûr sur la politique, moins impulsif, moins tranché. Cela dit, la récente guerre du Golfe, dont je n'ai pas compris le «pourquoi», m'a dégoûté, je n'y ai rien compris! Je reste impliqué politiquement. Par exemple, moi qui suis d'origine juive, je milite activement pour un dialogue entre les Palestiniens et les Israéliens. Avec des amis, artistes, intellectuels et politiques du monde entier, nous essayons de mettre sur pied un modèle idéal de paix au Moyen-Orient que nous imaginons pour l'an 2020. La politique, c'est vouloir créer le meilleur monde possible pour nos enfants.

LE RAVIN

DE BEVERLY HILLS

Entre 1983 et 1986, Richard a connu un terrible passage à vide. Abusant des drogues et de l'alcool, il jeta sa voiture dans un ravin de Beverly Hills. Hollywood le crut fini et le traita en «has been»:

A cette époque, j'ai cru que ma carrière de star était fichue... Et j'ai décidé de prendre les choses calmement, d'éteindre le feu de la terrible panique qui brûlait en moi depuis mes débuts dans ce métier qui crée, croyez-moi, un incroyable stress. Je me suis promené, j'ai lu, je suis devenu un époux et un père. Et plus je devenais calme et moins il y avait d'angoisse et mieux ma carrière redémarrait.

Curieusement, ce qui m'a fait du tort, c'est de recevoir l'oscar de la meilleure interprétation, en 76, pour le film «Adieu, je reste». C'était trop tôt. Pourquoi? Parce que l'oscar m'a enlevé l'obsession de trouver le plus beau rôle, l'oscar m'a rendu moins affamé de mon métier. J'aimais encore jouer mais il me manquait l'élément obsessionnel qui fait les grands comédiens. L'oscar aurait dû m'être attribué dix ans plus tard!

Pour être bien sur un plateau, François Truffaut, qui fut mon partenaire dans «Rencontres du troisième type», de Spielberg, m'a confié un secret. Pendant tout le tournage, il harcelait littéralement son traducteur comme s'il le haïssait. Je lui ai demandé le pourquoi de cette attitude et il m'a répondu: «Sur chaque film, il faut au moins torturer une personne qui sert de bouc-émissaire. Ainsi, on peut rester charmant et disponible avec le reste de l'équipe!»...

J'aime le cinoche. Mais mon véritable amour reste le théâtre. Si on était aussi bien payé à jouer du théâtre qu'à jouer des films, il n'y aurait plus un seul acteur dans les studios d'Hollywood. Le théâtre, c'est le rêve, le cocon du comédien. On se libère sur les planches, on y est totalement satisfait de soi-même. Ou mécontent. Mais on y est (presque) responsable entièrement!

En tournant «Rozencrantz et Guildenstern», que Tom Stoppard a filmé d'après sa pièce, j'ai mélangé le bonheur du théâtre et le bonheur du cinéma (j'étais payé comme au cinoche!). Presque. Le théâtre pur reste supérieur.

Dreyfuss a connu Spielberg débutant. Le trouve-t-il changé maintenant qu'il est devenu un des «mammouths» d'Hollywood?

Si vous regardez «Jaws» attentivement, vous pouvez y voir toutes les peurs de Spielberg. Aujourd'hui, il a perdu cette angoisse et c'est un peu dommage car ses films deviennent moins vibrants. Je n'espère qu'une chose: que Steven Spielberg réalise enfin un petit film sans effets spéciaux et montre combien il est grand dans l'épuré et le stylisé. Il a trop de facilités techniques actuellement. Mais, en lui, il y a un magnifique metteur en scène. Un magnifique directeur d'acteurs.

LUC HONOREZ