L'étrange destin du Résidence PalaceUn palace de rêve pour 800 journalistes Un centre de presse international Art déco rue de la Loi Tennis sur les toits, piscine et théâtre privés

L'étrange destin du Résidence Palace Cet immeuble à appartements de luxe, chef-d'oeuvre de l'Art déco,deviendrait un centre de presse international au coeur de la capitale de l'Europe. Au détriment de sa beauté architecturale?

*EN PAGE 2

Un palace de rêve pour 800 journalistes Un centre de presse international Art déco rue de la Loi DANIEL COUVREUR

Nababs, galonnés de l'armée des Indes, princes exotiques et diplomates étrangers, aristocrates cosmopolites, banquiers, écrivains... Pendant quinze ans, le Résidence Palace de la rue de la Loi a fait les beaux jours de la chronique mondaine bruxelloise. Joyau Art déco du luxe de la Belle Epoque, l'immeuble offrait 160 appartements cossus, une piscine pompéenne et des salles d'escrime. Réquisitionné par les Allemands en 1941, l'édifice sera transformé en cité administrative par l'Etat belge en 1947. Ce monument devait retrouver sa vocation première en vertu d'un plan particulier d'aménagement voté par la Ville de Bruxelles en 1992 pour réaffecter l'aile principale en logement. Pour apporter sa pierre à la renaissance promise, le ministre de tutelle de la Régie des bâtiments, propriétaire des lieux, demandait même à la Région bruxelloise de classer les façades, la piscine, le théâtre privé, son foyer, l'escalier et le salon d'honneur minutieusement restaurés.

Coup de théâtre: le 14 juillet 2000, un projet du Premier ministre Guy Verhofstadt venait battre ces plans en brèche. Pour exercer dignement la présidence de l'Union européenne l'an prochain, la Belgique doit aménager un centre de presse international accessible aux 800 correspondants étrangers présents à Bruxelles. Idéalement situé face au Charlemagne et au Berlaymont, derrière le Juste Lipse, et à deux cents mètres à peine du Parlement européen, le Résidence Palace était tout désigné.

Dans une première esquisse clinquante, un cube de verre «amovible-invisible» devait couvrir le patio, transformé en centre de rencontres et d'interviews. Des cabines de traduction s'invitaient au salon néo-Louis XVI, au risque d'abâtardir l'ensemble du bâtiment. Depuis, la Régie des bâtiments affine sa copie.

«Un événement majeur

de l'histoire

du logement»

Architecte urbaniste, membre de la Commission royale des monuments et sites, historien de l'architecture moderne, Pierre Puttemans calme les esprits et remet le Résidence Palace à sa place symbolique.

Ce n'est pas un immense chef-d'oeuvre esthétique, mais c'est un événement majeur de l'histoire du logement en Belgique et de la fort belle architecture. Premier immeuble à appartements de cette importance dans notre pays, il a été mis en service en 1926, dans le boom spéculatif qui a suivi la nouvelle loi sur la copropriété. Auparavant, la législation belge imposait un seul propriétaire par immeuble.

Après un indispensable voyage d'études aux Etats-Unis, l'architecte suisse Michel Polak traça les volumes de cette cité pour millionnaires.

Esthétiquement et philosophiquement, le Résidence s'inspire aussi des grands immeubles parisiens du XV e ou du XVI e arrondissements, notamment dans l'usage de la cour intérieure. Le style Art déco adopté par Polak a été parfois présenté comme une sorte de réaction décorative au modernisme fonctionnaliste développé par Le Corbusier. En 1925, Le Corbusier avait publié une attaque en règle contre l'Art déco à l'occasion de la réalisation du Pavillon de l'esprit nouveau à l'Expo de Paris. Personnellement, j'ai plutôt tendance à penser que l'Art déco fut l'expression esthétique privilégiée d'une fraction de la grande bourgeoisie de l'époque.

Polak n'était pas un grand maître de l'Art déco. Il s'est inscrit dans l'influence des hautes écoles d'architecture bruxelloises de son temps. Comment apprécier aujourd'hui le Résidence Palace à sa juste valeur?

Il a été amputé, surélevé, transformé par petites ou grandes touches successives, selon la technique traditionnellement en vigueur dans les ministères. On envoie tout en l'air par inculture et la cohérence de l'ensemble s'effiloche. Il reste cependant des pans entiers de façades, de somptueuses cages d'escaliers, le patio avec sa fontaine, le théâtre, la piscine, des fragments d'appartements...

Ces coups de canif dans l'oeuvre originale n'ont pourtant rien d'irrémédiable.

La structure de base est intacte. On pourrait aisément y remettre du logement, comme le prévoit le plan particulier d'affectation du sol. Il faudrait classer ce qui en vaut la peine le plus vite possible. Mais il s'agit là d'une décision à caractère politique et budgétaire. Et à Bruxelles comme en Belgique, en matière de protection du patrimoine, on peut aller se cacher par rapport à ce qui se fait chez nos voisins hollandais ou anglais. Le cube de verre, les cabines de traduction, le conditionnement d'air, les techniques spéciales de communication prévues dans le cahier de charges du centre international de presse ne risquent-ils pas de défigurer définitivement le Résidence? La Régie des bâtiments insiste sur la réversibilité des aménagements. Pierre Puttemans a une vision plus tranchée.

La réversibilité me fait toujours penser à l'Expo 58. Le pavillon-comptoir des tuileries de Courtrai est encore là, l'Atomium aussi. Si la boîte de verre est construite, elle restera là un moment. En tous cas, il faut maintenir la lisibilité de l'oeuvre existante. Je me méfie de l'architecture «transparente». Bruxelles a déjà beaucoup donné à ce niveau-là! Mais les intentions de la Régie évoluent, et l'on peut aboutir à des projets très respectables en phasant les travaux.

«Si la boîte de verre est construite, elle restera là

un moment»

Le permis de transformation du Résidence Palace a été introduit en urgence auprès de la Région bruxelloise. L'enquête publique est en cours. Une alternative projet de cube de verre est proposée sous forme d'une bulle posée sur le patio. La Régie promet d'utiliser des caissons de traduction mobiles dont l'esthétique épousera le décorum Louis XVI. Elle ne toucherait ni à la piscine ni au théâtre. Aucun logement n'est prévu dans la phase initiale, mais la Régie créerait ultérieurement un hôtel de luxe et du logement dans une aile de l'édifice. Et le classement? Le nouveau ministre bruxellois du Patrimoine prône «l'efficacité d'abord».

La Régie s'engage à effectuer d'importantes restaurations dans le cadre du projet de centre de presse international , dit-on au cabinet de Willem Draps. Le classement aurait hypothéqué la rapidité du chantier. Quand les travaux seront terminés, la volonté de l'ensemble du gouvernement bruxellois est de protéger tout ce qui aura été réhabilité.

Les défenseurs du patrimoine vitupèrent contre cette attitude frileuse, proche du management immobilier et sans cohérence historique . La presse du monde entier jugera sur pièces, le 1er juillet 2001.*

Tennis sur les toits, piscine et théâtre privés

L'immeuble à appartements prend son véritable essor à Bruxelles dans les années vingt. Le prix de la construction a explosé au lendemain de la guerre 14-18, et la bourgeoisie renonce peu à peu à l'hôtel de maître, au profit de l'appartement de luxe, moins coûteux.

Le 8 juillet 1924, une nouvelle loi sur la copropriété autorise la vente séparée d'appartements faisant partie d'un même immeuble. Cette décision lève les réticences à partager un bien avec autrui, et permet de simplifier le travail domestique. A la même époque, une loi sur l'organisation du crédit hypothécaire facilite l'emprunt pour ce type de propriété.

Lucien Kaisin, administrateur-directeur du Crédit Général Hypothécaire, saisit l'opportunité. Premier fleuron de cet habitat nouveau, le Résidence Palace s'érige entre 1922 et 1927 au coeur du prestigieux quartier Léopold. L'architecte Michel Polak réussit une synthèse originale entre faste et confort. Les 160 appartements comportaient huit à vingt-deux pièces. Les services offerts aux propriétaires laissent rêveur sur le niveau de vie des hôtes de la rue de la Loi: restaurants avec livraison à «domicile» par monte-plats individuels, boutiques, bureau de poste avec un jeu de gaines reliant directement les appartements au préposé, salles d'escrime et de gymnastique, garage pour deux cents limousines avec ou sans chauffeurs, agence bancaire, pool de domestiques, tennis sur les toits des garages, piscine et théâtre privés...

Trop huppé pour une capitale de province comme Bruxelles, le Résidence Palace ne survivra pas à la crise des années trente dans sa philosophie initiale.*

Da. Cv.