LA DYNASTIE SOLVAY,UNE FAMILLE EN OR SOLVAY,JANSSEN, BOEL:L'ESPRIT DE FAMILLE UN EMPIRE AUX RAMIFICATIONS MULTIPLES ET INATTENDUE

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DOSSIER

SOLVAY, JANSSEN, BOËL :

L'ESPRIT DE FAMILLE

«La richesse est pareille à l'eau de mer :

plus on en boit, plus on a soif »,

disait le philosophe Schopenhauer.

Un aphorisme que ne renieraient pas

les illustres descendants de l'industriel Ernest Solvay, aujourd'hui à la tête

de l'oligarchie d'affaires sans doute

la plus puissante du royaume.

Une réunion de famille ressemblait à une visite dans un zoo où l'on observe des créatures étranges. Tous ces messieurs sérieux avec lesquels je n'avais aucune affinité... A 58 ans, Stéphane Janssen, l'arrière-arrière-petit-fils du père fondateur de la dynastie Ernest Solvay, n'a jamais été et ne sera jamais, au contraire de sa prestigieuse parentèle, un grand industriel ni un grand financier (lire l'encadré ci-dessous). Depuis belle lurette, cet original néanmoins milliardaire a préféré rompre les ponts avec une famille qui regroupe pourtant la crème, l'élite du sérail économique belge. Car les «créatures étranges», décrites par le «mouton noir» de la famille, appartiennent à une véritable oligarchie d'affaires, sans doute la plus puissante du royaume.

Le sel, le sucre et la bière. La soude, le chlore et le PVC. Le fer et l'acier. Les neuroleptiques et les laxatifs. L'huile de palme et l'eau oxygénée, les tôles ondulées et les ardoises, la banque et la haute finance. Le tout avec des ramifications aux quatre coins du monde. Autant de produits et d'activités derrière lesquels se profilent les mandarins de la constellation Solvay - Janssen - Boël, tous descendants, par filiation directe et indirecte ou par mariage savamment composé, d'Ernest Solvay (1838 - 1922). Une constellation que l'on retrouve à travers un inextricable écheveau de participations croisées dans la chimie (Solvay, UCB), la finance (Sofina, Puilaetco), la banque (Générale de Banque), l'industrie lourde (Usines Gustave Boël), la construction (Eternit), la grande distribution (GIB), l'agro-alimentaire (Sipef, Interbrew)... Et même, à travers cette fois des liens familiaux, dans l'orbite de la Société Générale de Belgique, puisqu'Etienne Davignon est le beau-frère de Pol et Yves Boël, les patrons d'UGB (lire pages 4 et 5).

DES COUSINS-COUSINES

QUI PÈSENT (TRÈS) LOURD

Une constellation, aussi, qui a jeté son dévolu sur les plus belles terres du Brabant wallon et d'ailleurs. Que l'on songe seulement à la fabuleuse propriété familiale des Janssen à La Hulpe (200 ha d'un seul tenant) - où les visiteurs invités pour une partie de tennis se trompent régulièrement de court, tant il y en a ! - et à tous ces châteaux ancestraux comme ceux de La Hulpe et de Sterrebeek ou celui des Amerois (Bouillon). Sans oublier une partie des terres du champ de bataille de Waterloo et du golf du même nom, l'ensemble des bois et des terres agricoles autour de l'abbaye de Villers (2.200 ha appartenant aux Boël) on encore la magnifique ferme d'Hulencourt à Genappe transformée à coup de dizaines de millions par les Solvay en l'un des plus beaux golfs de la région.

Et dire que l'ancêtre Ernest se posait en adversaire résolu de la transmision héréditaire des richesses...

Voilà des riches qui emploient bien leur fortune. Cela nous repose des petits sucriers et autres faquins dorés, écrivait au début du siècle un biographe de la famille Solvay. Que dirait-il aujourd'hui ? Il constaterait en tout cas qu'après cinq générations, les nombreux descendants des frères Ernest et Alfred Solvay (1840 - 1894) sont plus puissants que jamais. Une puissance fondée bien entendu sur «l'héritage», mais aussi sur une habile politique matrimoniale. Si bien qu'aujourd'hui, les rares réunions familiales (on se retrouve surtout pour des parties de chasse) chez le président de l'exécutif du groupe chimique Solvay (le baron Daniel Janssen, 59 ans, l'un des primus inter pares de la famille, descendant de Jeanne Solvay, fille aînée d'Ernest) rassemble une belle brochette de «barons» du monde des affaires national. Ces fameuses « créatures» décrites par Stéphane.

On y retrouve par exemple trois des cinq patrons belges qui ont le rare privilège de s'asseoir à la «Table ronde des industriels européens» qui regroupe les présidents d'une quarantaine d'entreprises européennes de premier plan. A savoir le baron Daniel Janssen, considéré - par ses pairs - comme l'une des figures les plus éminentes du paysage industriel belge de cette fin de siècle, son cousin germain Yves Boël (68 ans, descendant d'Armand Solvay, le fils aîné d'Ernest, et président de la Sofina et de Solvay) et le vicomte Etienne Davignon (63 ans). A eux trois, ils trustent pas moins de 45 mandats d'administrateurs dans des sociétés dont le capital cumulé atteint la somme faramineuse de 426,4 milliards de francs - même si cela ne signifie évidemment pas qu'ils en contrôlent ni n'en détiennent la totalité. Et cela sans même compter les 19 mandats d'un autre cousin germain de Daniel Janssen : Diego du Monceau de Bergendal, 46 ans, administrateur délégué de GIB Group (lire en pages 4 et 5).

Au hit-parade belge des «cumulards» (établi sur base du cumul du capital des sociétés dans lesquelles ils sont présents), Etienne Davignon est premier (265,5 milliards), Yves Boël sixième (177,7 milliards) et Daniel Janssen trente-cinquième (83,2 milliards) (1). Bien entendu, la

famille compte encore par ailleurs une pléiade d'administrateurs de poids. Paul-Emmanuel et Eric Janssen, tout d'abord, les frères de Daniel. Le baron Paul-Emmanuel Janssen (64 ans), qui préside le conseil d'administration de la Générale de Banque, ne cache pas qu'il possède à titre personnel 0,5 % du capital de la première banque du pays (ce qui équivaudrait, au cours des actions du 7 juillet dernier, à environ 660 millions), la Mutuelle Solvay, holding financier du groupe chimique, en possédant 3 % (soit près de 4 milliards). Quant à l'écuyer Eric Janssen (62 ans), outre une série impressionnante de mandats dans les sociétés familiales, il préside le conseil de gérance de la troisième société de bourse belge, Puilaetco.

FORTUNE, QUAND

TU NOUS SOURIS...

Viennent ensuite les cousins. Germains, comme Pol Boël (72 ans, Usines Gustave Boël) et encore Jacques (66 ans) et Philippe Boël (60 ans) - dont la mère Anne Guinotte était la fille unique du légataire universel de la fortune de l'homme le plus riche de Belgique au début du siècle, Raoul Warocqué. Cousins plus éloignés des Janssen, comme Jacques Solvay (75 ans, également descendant d'Armand) qui précéda Daniel Janssen à la tête du Comité exécutif de Solvay, Philippe Poswick (Puilaetco), Paul Washer (Solvac, le holding familial qui regroupe 25 % du capital de Solvay), André Ganshof van der Meersch (dont la famille possède les trois cinquièmes du village de Maransart près de Lasne), fondateur de la société de taxis aériens Abelag, sans oublier le mari de Marie-Claire Boël (la soeur de Jacques), Stanislas Emsens, administrateur du géant belge à actionnariat familial Eternit (rebaptisé Etex depuis le 4 juillet).

Voilà pour les cousinages du côté de Daniel Janssen. Encore faut-il évoquer le poids de la famille de son épouse Thérèse Bracht, fille d'un des plus riches industriels anversois : le baron Bracht, assassiné en 1978. De ce côté-là, on retrouve la Sipef (holding de la famille Bracht qui occupe 40.000 travailleurs dans le monde), le groupe Bunge (20.000 personnes) mais aussi Interbrew : le cousin germain de madame Daniel Jans-sen n'est autre que le comte Arthur Cornet de Ways-Ruart, administrateur du brasseur (6e groupe privé belge). Un homme qui, pour la petite histoire, est l'heureux propriétaire du magnifique castel médiéval de Braine-le-Château. Mais il n'y vit pas : il a préféré louer le château à son cousin, se contentant d'habiter sa gentilhommière (200 ha) de Genappe.

Épinglons encore parmi les « étranges créatures» qui hantent réunions de famille et parties de chasse, la présence d'un autre cousin de poids (du côté Boël) : Maurice Lippens (AG-Fortis). Ce n'est pas pour rien que les Boël sont administrateurs de la Cie du Zoute (700 ha). Et puis, last but not least, on pourrait encore y retrouver le prince Laurent qui eut longtemps un pied à terre dans la propriété hulpoise de Jacques Solvay, le superbe château du Long Fond. Ce qui prouve si besoin était les excellentes relations que la famille a toujours entretenues avec la maison royale.

UN SAC D'OR CONTRE UN JOLI

TITRE ARISTOCRATIQUE

Tout ce beau monde se retrouve entre «gens de bonne compagnie» puisqu'une bonne partie de la constellation Solvay - Janssen - Boël et Cie possède désormais du sang bleu. D'où cette boutade d'un descendant d'Alice de Wangen de Gerold-seck aux Vosges, née Solvay : mon arrière-grand-mère a apporté un véritable sac d'or et mon arrière-grand-père un joli titre. L'apport d'un sang aristocratique joint à des revenus considérables a non seulement fait office d'enzymes gloutons, pour digérer tout le capital extérieur intégré par mariage au patrimoine familial déjà conséquent, il a aussi, par la même occasion, nettoyé le sang dynastique de toutes ses impuretés roturières. Une réalité qui ne doit rien au hasard mais s'apparente plutôt à une stratégie parfaitement élaborée - même si elle n'a rien de très original - que la « constellation» ne s'est guère privée de mettre en oeuvre. Aussi ne compte-t-on plus les comtes et autres barons, au sens propre cette fois, qui peuplent désormais les salons lambrissés des nombreux pied-à-terre familiaux.

Une noblesse de fraîche date a ainsi réussi à s'allier étroitement à une noblesse plus traditionnelle. Et cela en dépit de l'ancêtre Ernest Solvay qui, lorsqu'il fut approché dans cette perspective, s'entendit répondre :

- Je préfère être le premier des bourgeois que le dernier des nobles ! Son petit-fils Ernest-John (1895-1972) ne l'entendit pas de cette oreille et préféra ajouter à son nom celui du bourg de La Hulpe.

Qu'en est-il, enfin, de la relève ? Dans les rangs des plus jeunes générations, le mot d'ordre familial de discrétion semble aussi respecté que l'esprit de famille. Une partie de cette relève en culottes courtes est toujours aux études et, vu de l'extérieur, il est donc trop tôt pour identifier les futurs patriarches. On peut néanmoins évoquer, côté Boël, la montée en première ligne de Nicolas (fils de Pol et neveu d'Etienne Davignon, né en 1962) et Harold (fils de Jacques, 1964). Il y a, d'autre part, ceux qui ont choisi une autre voie que celle du capital purement familial (sans couper les ponts pour autant). Ainsi un fils de Paul-Emmanuel travaille-t-il aujourd'hui chez «Arthur» (restauration) tandis qu'un fils d'Eric officie chez «Son Privé» (sono-spectacle).

Elle est loin l'époque de Stéphane où la famille n'acceptait pas qu'un rejeton puisse faire autre chose que d'épouser... les traces de son père.

ERIC MEUWISSEN

(avec Ph. Bk.)

(1) Source : «De Belgische ondernemingen financieel doorgelicht 1995». Ce document a établi un classement des 500 mandataires les plus présents dans les conseils d'administration d'entreprises belges.

Un empire aux ramifications multiples... et inattendues

La chimie avec Solvay et UCB. L'acier avec les UGB et la Fabrique de fer de Charleroi. La banque via la Générale de Banque... Des sociétés de choix. Mais les Solvay et leurs parents et alliés sont présents dans bien d'autres entreprises, certains réputés, d'autres moins ou mal connus. Leurs activités vont du courtage boursier (Puilaetco) aux plantations exotiques (Sipef), en passant par les matériaux de construction (Etex Group, ex-Eternit), l'aviation civile (Abelag) ou les assurances (Fortis-AG)... Petit tour du propriétaire.

La Sipef, holding des Bracht.- Daniel Janssen est également présent au conseil d'administration de la Sipef, le holding de la famille Bracht. Le baron Janssen a en effet épousé Thérèse, la fille du baron Bracht assassiné en 1977. Un mariage qui unit deux dynasties, les Solvay-Janssen et l'une des branches issue d'Edouard Bunge, un ardent défenseur de la politique congolaise de Léopold II - mon grand ami anversois, disait le roi -, qui a fait fortune dans la commercialisation de produits exotiques.

Holding méconnu mais néanmoins puissant, la Sipef occupant près de 40.000 travailleurs... dont une trentaine seulement en Belgique et est présente sur les cinq continents. Son métier de base reste, malgré certaines participations dans l'immobilier ou l'industrie, la plantation d'espèces tropicales. Encore faut-il préciser que les relations entre Solvay et Bunge sont plus anciennes. Et financières. Avant-guerre, la Mutuelle Solvay possédait 10 % du capital des plantations Bunge. Et Bunge était représenté à la Société Belge de Banque, que d'aucuns appelaient la banque Solvay.

Puilaetco, troisième société de Bourse. Eric Janssen, le frère de Daniel, est également administrateur de Puilaetco, la 3e société de bourse belge - après Petercam et Dewaay -, née du rapprochement de l'anversoise De Laet et de la bruxelloise Puissant, BAyens, Poswick à la fin des années 80. Il y côtoyait bien entendu feu Charles Poswick, ancien ministre libéral, lié aux Solvay via le mariage de son frère Philippe avec Nicole Hankar, descendante d'Ernest Solvay. Mais s'il y a donc des liens familiaux entre Puilaetco et la galaxie Solvay, Eric Janssen y défend ses propres intérêts puisqu'il est personnellement associé.

Puilaetco, société en commandite, est chapeautée par la holding Financière De Laet, Poswick Cie, où la plupart des associés (dont Eric Janssen), mais pas tous, sont également représentés. La société de Bourse, qui a dégagé l'an passé un bénéfice net de 93 millions, emploie une centaine de personnes.

Finasucre et les Lippens. La constellation Solvay-Boël-Janssen a également tissé des liens avec la famille Lippens. Familiaux d'abord, puisque le fils de Gustave Boël, Pol-Clovis, convola en justes noces avec avec Marthe de Kerchove de Denterghem, apparentée aux Lippens. Mais, encore une fois, également financiers : les Boël et les Lippens sont associés dans Finasucre, dont Yves Boël préside le CA et dont Maurice Lippens est administrateur.

Les Lippens, dont le nom est plus communément associé à l'assureur Fortis AG, possèdent en effet des intérêts importants dans le sucre. Via Finasucre (ou Financière des sucres), holding sucrière qui contrôle notamment le Groupe sucrier. Celui-ci, avec deux centres de production (Frasnes et Moerbeke) représente 18 % de la production belge. Il produit essentiellement pour l'industrie et les grandes surfaces.

L'assureur Fortis AG. Bien entendu, les Lippens, Maurice en tête, c'est d'abord les AG, devenues, depuis le rapprochement avec la néerlandaise Amev, Fortis AG. La famille Lippens en détient quelque 8 %. Et, si les Boël sont associés aux Lippens dans Finasucre (et la Compagnie du Zoute), d'autres descendants d'Ernest Solvay ont toujours des intérêts dans le groupe d'assurance. Historiquement via Hankarsol, la holding de la branche Hankar-Solvay-Poswick, qui était actionnaire des AG. La holding s'appelle aujourd'hui Selstra et possède 1,38 % de Fortis.

Abelag. Numéro un de l'aviation d'affaires en Belgique, Abelag a un rythme de 4 à 5 vols journaliers - vols d'affaires, mais également vols médicaux (rappatriements, transports d'organes) - et a réalisé l'an passé un chiffre d'affaires de 300 millions. Le fondateur et actionnaire principal est André Ganshof van der Meersch, toujours président du CA, où siègent également ses cousins Denis et Patrick Solvay, fils de Pierre Solvay, lui-même petit-fils d'Alfred, le frère d'Ernest.

Etex-Eternit. Le groupe de matériaux de construction est un géant mal connu, né du génie du grand-père de Stanislas Emsens, qui rachète en 1905 la licence lui permettant de fabriquer des produits en fibres-ciment. Société à l'actionnariat familial, Eternit est chapeauté par le holding Fineter (qui détient près de 90 % du capital). C'est un groupe à l'appétit féroce : n'a-t-il pas lancé, à l'été dernier, une OPA de 12 milliards sur le groupe français Etex, dont il vient de prendre le nom ? La nouvelle entité, Etex Group, pèse quelque 70 milliards de chiffre d'affaires. Sa présence dans la constellation Solvay-Boël-Janssen est plus périphérique : Stalisnas Emsens a épousé Marie-Claire Boël, petite-fille de Pol-Clovis.

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