La sorcellerie en Wallonie aux XVIe et XVIIe siècles (4)

La sorcellerie en Wallonie aux XVIe et XVIIe siècles (4)

A Mons, une sorcière qui n'était pas «comme les autres»: la nonnette Jeanne

Nous voici donc maintenant à Mons, après Monceau-sur-Sambre et avant Liège puis les Ardennes: Philippe Badot poursuit sa plongée dans les procès faits à nos sorcières... pauvres filles souvent seules, pauvres et vieilles. Notre érudit professeur d'Histoire nous a rappelé dans sa présentation générale que le développement du protestantisme dans nos régions et la contre-réforme catholique sont la toile de fond de ces persécutions d'un phénomène que juges et théologiens considéraient comme une hérésie: ils firent donc torturer et firent mettre à mort en âme et conscience...

Et, le Diable quitte Monceau la rurale pour Mons l'urbaine. Mais il ne m'égara point, me fournissant, en outre, l'occasion de vérifier ma forme physique. Il faut, en effet, que le chercheur, du moins un piéton carolorégien, comme votre serviteur, sorte de la gare, la longe, grimpe la rampe de l'agasse. Des récompenses, cependant, après une telle débauche (!) d'efforts (il admire un Christ surperbe, prisonnier, hélas! d'une «belle petite gayolle», telles d'aucunes macralles) rentre dans un estaminet appelé le «Mercure» où, double crime d'hérésie, il déguste une «judas», en l'honneur de la divinité païenne.

Il arrrive, ensuite, à la place du parc - peu de danger, le jour, les adeptes de Satan s'y esbaudissent rarement -, puis, dans la rue des Dominicains, ces représentants de la Sainte-Inquisition si sourcilleux sur le catholicisme des fidèles, il contemple de somptueuses façades, avant de tourner, à gauche.

Cette «senestre» localisation accréditerait-elle les thèses marxiennes - n'utilisez plus, de grâce l'adjectif «marxiste» démodé, même, dans les salons provinciaux (1)? Par chance, un ravissant «persan» blanc traversera peut-être la «voie» de son train de sénateur. L'érudit suivra alors, pas à pattes, l'aristocratique félin jusqu'au porche de la bibliothèque universitaire, sise en une artère qui perpétue la mémoire de Marquerite Bervoets, exécutée par les nazis, successeurs des bourreaux d'antan (2). «Raminagrobis» abandonnera devant le porche l'élève de Thucydide et le laissera gagner la salle de lecture où il consultera l'un ou l'autre incunable concernant la vauderie.

Au couvent

des Soeurs noires

Avant les trois grandes affaires d'Aix, de Loudun et Louviers (3), «l'Ennemi» sévit déjà au saint, pardon, au sein des milieux ecclésiastiques. Ainsi, Robert Mandrou évoque brièvement «l'Histoire admirable et véritable des choses advenues à l'endroit (pas d'idées lubriques, ô lecteur, la jeune nonnette ne se livrait pas à la luxure) d'une religieuse professe du couvent des Soeurs noires de la ville de Mons en Hainaut, native de Sare-sur-Sambre, âgée de 25 ans, possédée du Maling Esprit, et depuis délivrée... (4)» Le docteur Bourneville psychiatre à la Salpêtrière, appartenant à l'école de Charcot, présente et annote la brochure de François Buisseret qui nous dépeint les combats de Jeanne Féry, avec ses «Verdelot», en 1584 (5). Mais, ne la transformons pas en une sorcière jurée, ne l'assimilons pas à la vaudoise commune de la tradition: elle ne pactisa point avec le démon; elle se pose simplement en victime relevant des seuls exorcismes et des thérapeutiques spirituelles.

L'archevêque et duc de Cambray, Loys de Berlaimont, et sa grand-tante, l'abbesse Jeanne Goffart, supervisent, avec quelques chanoine, confesseur, curé, licencié et docteur en droit, l'évolution de la «patiente».

... une hérétique malade

Bourneville, apparemment assez anticlérical, dénonce l'utilisation du délire de Jeanne, afin de prouver la présence réelle dans l'Eucharistie, appuyer le culte des saintes reliques et ossements, bref de tout ce qui permet, selon lui, à la hiérarchie catholique d'exploiter l'ignorance et la superstition publiques. Et ce, au moment où l'Eglise se défendait contre les idées de Luther, Erasme (?). Atteinte de la forme la plus sévère de l'hystérie dont elle présente les plus importants symptômes (anesthésie, insensibilité), Jeanne entre en des extases prolongées, éprouve des sensations viscérales - car elle aurait avalé un serpent - et, surtout, sa personnalité se dédouble. Cette folie, il convient, en outre, de la replacer dans le vécu quotidien de Jeanne Féry: les sermons, entendus si souvent, lui suggéraient l'évocation de «Sainte-Marie-Magdeleine» l'incompressible effroi de profaner l'hostie sacrée, par un coup de couteau qui en exprimât du sang. Les diables provoquent aussi, chez elle, de violentes hémorragies. Pour la rétablir, Monseigneur l'envoie en pèlerinage (Notre-Dame de Wasmes...), lui ordonne des «bains d'eauwe Gregoriane», grâce auxquels «elle jeta par la bouche et narines, extrême d'quantité d'ordures, comme plottons de cheveux et autres bestes en forme de vers veluz. Dont la place estoit remplie de puanteur».

On l'emprisonna, brièvement, la relâcha, parce que la réclusion n'améliorait pas son état de santé. Ces Namon, Graga et Cornan l'assiègent depuis sa quatrième année, essayent de la noyer, de la précipiter du haut du toit, la rendent muette, lui enlèvent le goût du boire, du manger, la privent de sommeil, réduisent son intelligence à celle d'un bébé. F. Buisseret nous apprend alors que le père de Jeanne, ivrogne impénitent, irrité de ce que sa femme partît le «quérir», offrit sa fille à Lucifer, au sortir de la taverne.

«Zu Hielfe!

Zu Hielfe!», Dr Freud

Elle adopte alors comme géniteur le chanoine Maisent et comme aïeul Loys de Berlaimont. Un soupçon de complexe d'OEdipe, voire de Laïos, chez cette fille qui désirait mourir mais se rétablit définitivement, le 12 novembre 1585, bénéficiant, pendant trente-cinq ans, de la paix du Christ. Le grand Sigmund s'intéresserait, assurément, à cette histoire, si on la lui contait, au paradis des psychanalystes. Que penserait-il aussi des rapports, entre Anne Meurant et son fils, Nicolas? D'après celui-ci, Anne l'entraînait à des actes incestueux, pratiques habituelles des sabbats et peut-être d'une société où les castes, la fixation des individus dans leur condition, réduisaient les possibilités de mariage. Alléguons, pour la défendre contre ces accusations vraies ou fausses, son existence difficile: veuve d'un tambour occis, au siège d'Arras, - «ah! que j'aime les militaires, j'aime», Monsieur Offenbach - et privée de ressources, elle se résolut à la mendicité, quitta Estinnes-au-Val et gagne Mons où elle se mua en maquerelle. Cependant, une de ses «protégées» la dénonça et provoqua son arrestation. Peuchère! Déjà, la décadence de la profession: une «fille» qui balance la «tôlière» et un môme qui lâche sa mère. Après les délits de proxénétisme et d'inceste, voici le grief de sorcellerie proprement dit: maman charge son «jambot» de remettre à un fermier une poudre destinée à empoisonner toute sa progéniture; elle envoûta un ouvrier et la femme de M. d'Ottignies.

Après l'intervention du bourreau, Anne Meurant avoue ses maléfices et sa participation aux danses, en tant que vice-reine, avec son vertueux fiston qu'elle emmenait de force, et, en compagnie d'Anne Cossés. Portant une robe de brocard roussâtre, parsemée de fleurs noires, et de faux cheveux bruns, afin de rajeunir son apparence, elle officiait au plus haut rang. A preuve de ses révélations, un huissier exhibe une perruque. Les édiles montois envoyèrent Anne Meurant au bûcher, où elle tenta d'innocenter l'autre Anne. Comme à Monceau, les Autorités ignorèrent cette ultime rétractation et exécutèrent les deux vaudoises, en 1683.

Cette affaire ne représente peut-être pas le comble de l'horreur. Huit ans auparavant, Marguerite Tiste, vieille de... quatorze ans, qui gardait les vaches dans le «pachy» paternel de Jemappes, enfourcha son balais, entraînée, cette fois, par sa soeur aînée. Elle copulait avec un certain Philippe qui lui ordonnait de jeter des sorts et la battait, si elle ne travaillait pas, à son gré. Quelle mentalité! Oserais-je quand même signer ce pacte, excusez-moi, cet article, de mon prénom?

PHILIPPE BADOT.

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et satanisme à Liège

(1) F. Engels, La Guerre des paysans en Allemagne, Paris, 1974 (Editions sociales, classiques du marxisme).

(2) Jacques Delarue, Le Métier de bourreau, Paris, 1979 (Fayard). François Ribadeau Dumas, Hitler et la sorcellerie, Paris, 1978 (Plon, Presses Pocket, mondes mystérieux, 1571).

(3) Michel de Certeau, La Possession de Loudun, Paris, 1980 (Ed. Gallimard-Julliard, coll.«Archives», 37) et un opéra de Penderecki: Les Diables de Loudun.

(4) Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle. Une analyse de psychologie historique, Paris, 1980, page 25, 61, 163-4 (Seuil, Univers historique).

(5) Paris, 1886, dans Bibliothèque diabolique.

Je remercie Monsieur le bibliothécaire en chef et le personnel de la salle de lecture, à la bibliothèque universitaire de Mons, des autorisations et de l'aide fournies.