LE PRIX ROSSEL 1995 DECERNE A PATRICK ROEGIERS

Le prix Rossel 1995 décerné à Patrick Roegiers

Après deux tours de scrutin, le troisième roman de Patrick Roegiers, «Hémisphère Nord», a été élu par le jury.

Quatre voix pour le roman de Patrick Roegiers, trois pour «Le tueur mélancolique» de François Emmanuel (La Différence). Le premier tour avait vu des voix se porter aussi sur les ouvrages des autres finalistes, «L'escarbilleuse» de Sophie Buyse (Talus d'approche), «L'homme à la tête étoilée» de Roger Foulon (Luce Wilquin) et «Le cas de figure» d'Yves Wellens (Didier Devillez). Le résultat final montre assez combien les discussions ont été serrées au sein d'un jury qui avait à départager, en somme, deux esthétiques, deux conceptions de la littérature.

Cette année, le jury était constitué des écrivains Charles Bertin, Jacques Crickillon, Jacques De Decker, Jacqueline Harpman, Michel Lambert, Georges Sion et Jean Tordeur.

Les débats, pour autant qu'on puisse en lever partiellement le secret, ont porté sur un livre - celui de François Emmanuel - qui, sous l'aspect d'un polar, fait passer en fraude quelques grandes questions de la condition humaine et sur un autre - celui de Patrick Roegiers - qui a l'ambition d'un roman total à partir de la vie d'un peintre scandinave né au 18e siècle et mort au 19e.

UN ROMAN DE HAUTE AMBITION

« Hémisphère Nord», qui l'a emporté, est pour le jury un roman de haute ambition, qui s'efforce de rassembler un grand savoir, la culture d'un moment décisif de l'évolution européenne, dans une forme très libre, joueuse et lyrique, reconstituant le destin d'un peintre, et démontrant l'accomplissement d'un écrivain.

Composé de sept parties qui sont autant d'étapes dans une vie marquée par le destin, «Hémisphère Nord» nous dit tout d'Ulrich, de sa naissance en Suède en 1774 jusqu'à sa mort à Dresde en 1840.

La première chose qui frappe dans le livre, et dès les premières lignes, est l'écriture : une accumulation verbale de chaque instant, des phrases très longues, une avalanche d'informations complémentaires données entre parenthèses, des dialogues et des citations où certaines lettres sont remplacées par d'autres, voire par des signes typographiques... Que l'ami lecteur auquel l'auteur fait parfois appel, comme pour retenir son attention, n'en soit pas trop surpris : le ton donné au début est tenu jusqu'à la fin, et c'est une espèce de performance que la permanence d'une telle violence verbale, au sein de laquelle le recours à un dictionnaire ne serait peut-être pas inutile.

Animé par une haute conception de l'art, affinant sa technique jusqu'à la perfection, Ulrich quitte sa famille après la mort de sa mère pour un périple dans le nord de l'Europe, à travers les paysages, la culture de son temps et des amitiés qui vont lui apporter des éclairages nouveaux sur sa vision du monde, donc aussi sur sa peinture.

Plus allemand que suédois, frotté aux connaissances scientifiques les plus avancées de l'époque, grand marcheur apte à parcourir des distances considérables malgré un climat souvent rude, menant une vie toute faite de discipline même dans le mariage, survenu soudainement après un coup de foudre alors qu'il ne l'attendait plus et s'était résolu à vivre seul - mais son épouse mourra très vite, emportée par un mal soudain ou par le destin qui frappe souvent autour de lui -, Ulrich va toujours de l'avant, mené par une force irrépressible.

Patrick Roegiers a donc reçu hier soir, dans nos locaux, le prix Victor Rossel 1995, doté de 200.000 F et d'une lithographie de Royer.

Lors de la cérémonie toujours amicale de la remise du prix, et en présence de Charles Picqué, ministre de la Culture de la Communauté française, Patrick Roegiers, cet exilé, comme il se qualifie lui-même, a tenu à lancer un certain nombre de mercis qu'il n'avait pu donner pendant quinze ans. L'occasion était belle pour le faire, et le lauréat du jour, qui s'est dit comblé par ce prix reçu après une déception cuisante il y a trois ans, ne l'a pas manquée.

Jacques De Decker, membre du jury, et qui suit l'oeuvre de Patrick Roegiers depuis longtemps, s'était auparavant fait le porte-parole du jury pour dire non seulement tout le bien que pensait celui-ci, dans sa majorité, du roman de Patrick Roegiers, mais aussi des autres livres retenus dans la sélection finale de cinq titres. Deux nouveaux venus - Sophie Buyse et Yves Wellens - qui ont publié leur premier livre cette année, un «vétéran» de nos lettres - Roger Foulon - et un auteur confirmé déjà remarqué auparavant dans une sélection du Rossel - François Emmanuel - ont ainsi été réunis dans un éloge collectif qui donnait aussi la mesure d'une année faste pour nos lettres.

Patrick Roegiers, «Hémisphère Nord». Seuil, «Fiction Cie», 400 pp., 884 F.