PREMIERES IMPRESSIONS DE FRAICHE LIBERTE PAGAILLE A L'ARRIVEE EN FRANCE DES OTAGES TROP LONGTEMPS "OUBLIES"...

Premières impressions de fraîche liberté

DE NOTRE CORRESPONDANT

PARTICULIER

Beyrouth, 10 avril.

Ce sont des otages pas tout à fait comme les autres qui ont été libérés mardi à Beyrouth.

Pour commencer, il manquait à l'épilogue de cette affaire l'atmosphère dramatique et le mystère qui ont entouré les restitutions d'autres otages occidentaux au Liban, parfois camouflées en rocambolesques évasions.

Cinq hommes armés du Fatah-Conseil révolutionnaire du redoutable Abou Nidal, dont deux en cagoule, ont donc déposé la Française Jacqueline Valente, son compagnon belge Fernand Houtekins qui tenait dans ses bras leur fille Sophie-Liberté (deux ans et trois mois) née en captivité, dans un parking en face de l'ambassade de France à Beyrouth-Ouest.

L'émissaire de la DST française, le colonel Philippe Rondot, lui-même protégé par une dizaine de gardes français, les attendait et en a pratiquement pris livraison, de toute évidence dans les conditions convenues. Tout s'est déroulé sans un accroc. Les deux otages et leur fillette sont entrés dans les locaux de la maison diplomatique. Au portail, dans une casemate, se trouvait l'ambassadeur M. René Ala qui les a, à son tour, accueillis. Sur les toits des immeubles environnants, des soldats syriens menaient la garde.

Relaxés mais timides, Jacqueline Valente, en blazer noir, et son compagnon en complet gris, sont ressortis peu après dans les jardins de l'ambassade pour répondre - brièvement - aux questions des journalistes. «Fernand Houtekins a parlé de son frère et de sa famille encore détenus, pour souligner qu'ils ont le moral» et qu'il n'y a «pas de souci à se faire à leur sujet». «J'embrasse tous les miens et je vais bien, la petite aussi», s'est contentée de dire, de son côté, Jacqueline Valente, en précisant qu'elle était «un peu fatiguée par le voyage». Ce qui a paru curieux, les environs de Saïda où elle était censée être détenue se trouvant à 40 km d'autoroute de Beyrouth. Aussitôt, les spéculations sont allées bon train: pour avoir été fatigant, le voyage n'était-il pas bien plus long - et maritime?

Les otages ont pris en début d'après-midi un avion spécial français venu les rapatrier. Mais avant cela, un épisode cocasse a eu lieu: après avoir rencontré une ultime fois l'émissaire français, M. Rondot, le délégué du Fatah-CR, M. Walid Khaled, est revenu les bras chargés de... cadeaux: une dizaine de paquets contenant des objets d'artisanat palestiniens, robes brodées, boîtes en coquillages, narguilés. En souvenir d'une libération décidément pas comme les autres. Les services de sécurité français ont voulu ouvrir les paquets. Le Palestinien a refusé. «Nous comprenons les mesures de sécurité, mais ce sont des cadeaux. Nous les ferons parvenir par une autre voie» a-t-il fait valoir.

Spéciale pour ne pas dire bizarre, l'affaire Valente/Houtekins l'a été non seulement par son dénouement, mais surtout par son déroulement.

C'est la seule prise d'otages occidentaux opérée hors du Liban - en l'occurrence en mer - même si les prisonniers ont ensuite été emmenés au Liban. La seule où des femmes ont été prises et gardées. Qui plus est: des enfants également.

La seule où un bébé a été conçu, est né, puis décédé en captivité. Jacqueline Valente a, en effet, donné naissance à un garçon en mars 1989, décédé deux à trois mois plus tard des suites d'une maladie intestinale mal soignée. Elle l'avait prénommé «Palestine». Ce qui, alors qu'elle était en détention, avait fait dire que c'était «un petit Palestinien». Il n'en est rien, apprend-on de bonne source, à propos de ce drame familial survenu en captivité.

C'est, enfin, la seule affaire où les otages ne paraissaient pas en danger de mort, ce qui a assurément contribué à la dédramatiser.

LUCIEN GEORGE.

Pagaille à l'arrivée

en France, à Villacoublay

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

PERMANENT

Villacoublay, 10 avril.

Le Falcon blanc s'immobilise. Parqués derrière des grillages, à une sérieuse distance du tarmac, les journalistes sont piégés. Quelques-uns ont pensé à se munir de jumelles: ils décrivent aux autres le détail des scènes qui se déroulent au pied de l'avion. Certes, on voit les passagers descendre de l'appareil, mais saisir les expressions, entendre les mots échangés, bernique...

Ce n'est pas pour rien que cet atterrissage a été prévu sur un aérodrome militaire. Sécurité, sécurité, n'ont cessé de répéter les agents des forces de l'ordre, rameutés autour des journalistes. Quelle sécurité? On ne comprend pas bien. Paris est à 18 km, mais on pourrait aussi bien se croire au fond d'une brousse lointaine et hostile. En outre, ces ordres formels de ne laisser approcher que quelques caméras de télévision et un petit groupe de photographes sont plus facilement exécutés en zone militaire!

Du reste, là-bas, c'est visiblement le désordre absolu. Cela s'agite en tous sens. La mère de Jacqueline Valente est montée dans l'avion pour embrasser sa fille. Elles descendent ensemble, suivies de Fernand Houtekins, le compagnon belge de Jacqueline qui porte leur petite fille, Sophie-Liberté (la bien nommée, aujourd'hui). Il domine un groupe confus où se trouvent Jacqueline, noiraude, toute petite, et ses soeurs, Anne-Marie et son mari, André Métral, ainsi que Marie. Toutes les chevelures se mêlent inextricablement.

Tout le monde s'embrasse à s'étouffer. On ne voit plus rien du tout. On devine la folle émotion qui doit étreindre tout le monde. Un bout de visage au milieu de toutes les silhouettes qui vont, viennent et virevoltent: celui d'Edvige Avice, qui représente là le ministre des Affaires étrangères, M. Dumas.

On n'eut rapidement plus d'espoir d'entendre les rescapés: Il n'y aura pas de déclarations, il n'est pas question d'approcher, avait dit un officiel, sans explications supplémentaires. On avait subodoré qu'outre la fatigue, l'émotion, bien réelles des arrivants, il y avait autre chose qu'on voulait éviter ici: qu'ils «craquent» soudain et, par les mots qui pouvaient leur échapper, qu'ils mettent en péril ceux qui sont restés au Liban, les autres Belges, et tous les autres otages...

On n'a voulu courir aucun risque: brusquement, le groupe quitte les abords de l'avion et, presque au pas de course, se dirige vers la cohorte des voitures qui attendait à proximité. On embarque à toute allure. Les portières claquent. Ils sont partis. Vers le Val-de-Grâce, le complexe hospitalier parisien, pour y passer la nuit, s'y reposer, et y subir, dès ce mercredi probablement, un check-up médical classique, ce qui paraît logique après une pareille épreuve. Soudain, Villacoublay est désert, le vent souffle, la nuit est froide...

JACQUES CORDY.

Des otages trop longtemps «oubliés»...

«Il n'y a pas de bons et de mauvais otages, s'était indigné Jean-Paul Kauffman, ex-otage au Liban; ce qui compte, c'est qu'une femme et ses enfants sont prisonniers sans raison dans un coin du globe.» Car c'est vrai que longtemps, en France comme en Belgique, les prisonniers du Silco ont été considérés comme des otages de seconde zone: ils n'étaient ni journalistes, ni diplomates, ni négociateurs, ni même médecins. Simplement des gens ordinaires que leur goût de l'aventure avait placés un peu en marge de la société.

De juillet 1986 à novembre 1987, date de la conférence de presse d'Abou Nidal annonçant qu'il les détenait en otages, étrangement, personne ne s'est vraiment inquiété du sort des Valente et des Houtekins. La réponse à ce mystère tient dans l'itinéraire même de ces gens: les frères Houtekins avaient quitté la Belgique depuis de longues années, pour s'établir dans le Midi; même Godelieve Kets, l'épouse d'Emmanuel, avait laissé s'effilocher les liens avec sa famille courtraisienne; et l'ex-mari de Jacqueline Valente, Pascal Bétille, occupé à «refaire sa vie», ne s'était pas soucié, malgré une décision de justice favorable, de réclamer la garde de Marie-Laure et de Virginie... embarquées avec leur mère à bord du Silco.

Ces détails privés permettent de mieux évaluer la «valeur» politique des adultes, des adolescents et des enfants tombés entre les mains des Libyens d'abord, d'Abou Nidal ensuite: une valeur à peu près nulle. Les passagers du Silco étaient à mille lieues de tout activisme lié aux affaires tourmentées du Proche-Orient! Dépourvus même de toute opinion à ce sujet...

Avant de devenir bien malgré elle l'«héroïne» de l'épopée du Silco, Jacqueline Valente travaillait comme femme de ménage dans une clinique gériatrique au Bausset, dans le Var. Elle vit dans la banlieue de Toulon avec son mari, Pascal Bétille, cuisinier à Ollioules, et ses deux petites filles, Marie-Laure et Virginie. Mais le couple ne s'entend plus très bien et se sépare en 1982. C'est à ce moment-là que Jacqueline rencontre un autre cuisinier, Fernand Houtekins, qui travaille dans la même maison de retraite qu'elle.

Jacqueline et Fernand décident de vivre ensemble et ils s'installent dans une caravane immobilisée sur les hauteurs de Toulon. C'est la vie de bohème, sans eau et sans électricité. Et, un peu plus tard, même leur famille perd leur trace puisqu'ils s'enfoncent dans la campagne française. Emmanuel Houtekins, le frère de Fernand, tient de son côté une épicerie dans un coin perdu d'Ardèche, qu'il décide de liquider pour tenter la vraie grande aventure: le départ en bateau avec femme et enfants.

Emmanuel ayant été marin dans la marine marchande pendant sept ans, les deux frères rachètent un vieux sardinier de treize mètres, qui était promis à la démolition, le Silco, et embarquent, en juillet 1985, en direction d'une Australie qu'ils n'atteignirent jamais..

J.-P. C. et V. K.