Si Socrate était noir, il s'appellerait Pie Tshibanda Entretien - Après le succès phénoménal du « Fou noir au pays des Blancs », Pie Tshibanda ourdit un nouveau solo : « Je ne suis pas sorcier ». C'est lui qui le dit. Comment nous fait-il tant de bien ?

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Si Socrate était noir, il s'appellerait Pie Tshibanda

Entretien - Après le succès phénoménal du « Fou noir au pays des Blancs », Pie Tshibanda ourdit un nouveau solo : « Je ne suis pas sorcier ». C'est lui qui le dit. Comment nous fait-il tant de bien ? De la Belgique au Burkina Faso, « Un fou noir au pays des Blancs », conté par Pie Tshibanda, a récolté un succès phénoménal. Ce solo est un coup de soleil au coeur, farci d'intelligence, d'humour et de malice. L'histoire que Pie raconte, c'est la sienne : auteur respecté au Congo, il a dû fuir son pays en 1995 et a trouvé refuge en Belgique, où le respect s'est gagné à la force du poignet. En coulisse de son nouveau solo, « Je ne suis pas sorcier », Pie continue à s'inquiéter de notre monde. C'est sûr : Socrate est noir, nous l'avons rencontré.

Le mad - Peut-on jouer plus de mille fois le même spectacle sans éprouver de lassitude ?

Pie Tshibanda - De la lassitude ? Non, jamais. Je n'y pense même pas ! On voit le bien que ça fait aux gens et on a envie de continuer. Après mon spectacle, des gens viennent parfois me dire merci. Je leur demande pourquoi. Un homme m'a répondu que grâce au « Fou noir », il ne voyait plus les choses de la même façon. Il disait : « Vous nous montrez qu'on peut se battre, nous aussi, pour plus de justice. Continuez, s'il vous plaît ! » M'arrêter, ce serait priver les gens d'une chose dont ils ont besoin. Je joue aussi beaucoup dans un cadre social. Par exemple, des Belges m'avaient demandé de jouer pour eux après un voyage au Rwanda. Ils avaient séjourné dans un village où il n'y avait pas de dispensaire et voulaient le financer. J'ai dit oui. Tout ce que j'ai exigé en échange, c'est qu'ils disent, en donnant l'argent, que c'est grâce à un Congolais qu'ils l'ont récolté. Pour dire aux Rwandais qu'on peut se parler autrement que par les armes.

- En arrivant en Belgique, en 1995, votre sentiment de solitude était énorme. Aujourd'hui, on vous réclame partout. Quel a été le déclic, selon vous ?

- Je crois que c'est lié au fait que j'ai brisé la glace. On m'avait mis une étiquette. J'étais noir, réfugié politique. Je suis allé vers les gens et j'ai dit : « Bonjour, moi, c'est Pie ». On n'a pas tout de suite voulu m'entendre. Mais on m'a laissé parler. Et la glace a fondu. Je crois qu'en tout homme, même s'il semble se fermer irrémédiablement sur lui-même, il y a une attente que quelqu'un vienne lui parler. C'est ce que j'ai voulu faire.

- Le silence est-il finalement le pire ennemi de l'homme ?

- Je crois en tout cas que si on nous muselle, on nous tient. Rendez l'être humain misérable, ne le payez pas, affamez-le, vous obtiendrez de lui tout ce que vous voulez. L'écoute est la seule voie pour un monde meilleur.

- « Je ne suis pas sorcier »... Vraiment pas ?

- Ah ! Je ne suis pas sorcier dans la mesure où je n'ai pas de solution aux problèmes que me soumettent les gens. Chaque rencontre est un échange : j'y gagne quelque chose, les autres aussi. En venant me trouver, je pense qu'ils ont déjà la réponse en eux-mêmes. C'est d'ailleurs pour ça qu'ils reviennent !

- Le « fou noir » est depuis neuf ans en Belgique. Qui êtes-vous aujourd'hui ?

- C'est vrai, c'est difficile à dire. Je reste d'abord un père de famille, j'ai six enfants et j'habite Tangissart. Mais je me sens de plus en plus citoyen du monde, plus seulement congolais. Partout, on me réserve un accueil chaleureux. En France, on me dit : « Pie, viens vivre ici, tu seras maire ! » La province du Brabant wallon me choisit comme citoyen d'honneur. Au Canada, on me fait la fête. Même les autorités du Katanga me proposent de rentrer au pays. Quelle ironie du sort, eux qui ont chassé tous les Kasaïens ! Aujourd'hui, ils s'en mordent les doigts. Les effets négatifs de l'épuration ethnique sont très graves : la Gecamines, par exemple, dont tous les cadres étaient kasaïens, est en faillite. Ils la vendent par morceaux. C'est terrible d'attendre une catastrophe économique pour comprendre l'erreur commise sur ses frères.

- Le fou s'étonne toujours de tout ?

- « Je ne suis pas sorcier » se démarque du « Fou noir au pays des Blancs », qui racontait le choc et l'étonnement de l'arrivée. Maintenant, le fou s'est installé. Il réalise qu'il a fait un voyage non seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps. Mes enfants se sont plus vite ouverts aux valeurs européennes que moi. « Je ne suis pas sorcier » raconte la lutte entre l'Europe et moi, entre mes enfants et moi. Qu'est-ce qui me désarçonne ? Qu'est-ce qui nous rapproche ? L'étonnement continue. Je cherche à comprendre ce que nous pouvons tous nous apporter.

Propos recueillis par

LAURENT ANCION

« Je ne suis pas sorcier », le 13 novembre à l'Espace Delvaux (Watermael-Boitsfort), le 14 à Anthisnes, le 16 à Ottignies, le 17 à Chiny, le 18 à Liège, le 19 à Tournai, le 20 à Mettet, puis du 11 au 29 janvier 2005 à Woluwe-Saint-Pierre. Infos : La Charge du rhinocéros, tél. 02-649.42.40.

1951. Naissance à Kolwezi (Katanga) de Pie Tshibanda Wamwela Bujitu. 1977. Pie obtient une licence en psychologie à l'université de Kisangani. 1977- 1987. Enseignant et conseiller d'orientation scolaire. 1980. Premier roman : « De Kolwezi à Kasaji ». 1987- 1995. Psychologue d'entreprise à la Gecamines de Lubumbashi. 1989. Parmi d'autres scénarios de BD paraît « Alerte à Kamoto ». 1995. Epuration ethnique au Katanga. Pie Tshibanda fuit le Congo. Il est accepté en Belgique comme réfugié politique. 1999. Pie décroche une licence en sciences de la famille et de la sexualité à l'UCL. Publie « Un fou noir au pays des Blancs ». 2000. Création d'une école des devoirs itinérante à Court-Saint-Etienne : « Le Court Pouce ». 2001. Publie « Ces enfants qui n'ont envie de rien ». 2004. Citoyen d'honneur de la province du Brabant wallon, animateur-médiateur sur la radio parisienne Africa Nº1. Pie rédige le roman « Avant qu'il ne soit trop tard » et l'essai « André Baillon : un Belge dans un cimetière de France ». Il vient de

construire un centre de formation pour les jeunes des milieux défavorisés à Diulu Mbujimayi, dans le Kasaï oriental.

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