Vérité nue sur la conspiration du tabac

Le bannissement de la cigarette des bureaux pourrait faire oublier l'essentiel, c'est-à-dire les manipulations de l'industrie du tabac pour retarder toute mesure empêchant la consommation de son produit, mais aussi pour frauder les taxes, séduire les jeunes, faire son miel de la vente du seul produit qui tue la moitié de ses consommateurs.

Peu d'enquêtes racontent cette conspiration. C'est pourquoi le film de Nadia Collot, diffusé ce soir, est exceptionnel. Pendant trois ans, elle a traqué tous les trucs des cigarettiers qui, ensemble, font un chiffre d'affaires que ne dépassent qu'une dizaine de pays par leur produit intérieur brut. « L'industrie porte la responsabilité des cent millions de personnes qu'elle a tuées au XXe siècle et du milliard de personnes qui mourront au XXIe si on ne fait rien », martèle Gérard Dubois, président du Comité français contre le tabagisme.

Parmi ces astuces, les manipulations scientifiques sont les plus choquantes. Quand, fin 1953, les cigarettiers disposent d'études qui montrent que 94 % des cancers du poumon se produisent chez les fumeurs, ils se réunissent pour créer les moyens de maintenir la controverse le plus longtemps possible, en engageant des scientifiques véreux, en créant de faux comités de citoyens, en déversant de l'argent sale sur des politiques et des... journalistes qui maintiennent le mensonge. Souvent, les États eux-mêmes fabriquent et vendent le tabac, assumant avec cynisme le fait qu'un fumeur rapporte énormément en taxes, coûte cher en soins de santé mais meurt tôt, en économisant de nombreuses années de pension.

À force de patience, Nadia Collot a réussi à faire témoigner de nombreux repentis, comme ce scientifique de Philip Morris qui a trouvé comment administrer de la nicotine sans danger, un brevet enterré très profond. Ou cette publicitaire qui pesait chaque infraction à la loi protégeant les jeunes avec un avocat spécialisé... avant de la commettre. Et a obtenu une interview de Ragnar Rylander, scientifique de haut vol, qui a minimisé pendant des dizaines d'années le tabagisme passif en étant payé en sous-main par l'industrie du tabac.

Sur la question de sa responsabilité, cette taupe scientifique n'hésite pas à évoquer une responsabilité collective comparable à celle des Allemands, pas nécessairement honteux des actes commis par Hitler. Comparer les actes de l'industrie du tabac avec un génocide, personne de sensé n'aurait osé l'odieuse comparaison. La « taupe » des cigarettiers l'a fait.

La Une, « Tabac, la conspiration », 20 h 20

P.6 & 7 NOTRE DOSSIER