«L'homo sentiens» se drogue à l'adrénaline «Le culte de l'émotion», Michel Lacroix

«L'homo sentiens» se drogue à l'adrénaline «Le culte de l'émotion», Michel Lacroix

Le philosophe Michel Lacroix est formel: l' Homo sentiens est occupé à damer le pion à l' Homo sapiens. Tout, en effet, indique que notre société est entrée de plain pied dans l'ère des émotions, brisant ainsi un tabou vieux de plus de cinq siècles: depuis la fin du Moyen Age et jusqu'à une période récente - il suffit de se référer aux édifiants manuels de savoir-vivre publiés au XIX esiècle -, on regardait le contrôle infaillible des émotions comme le signe le plus évident d'une parfaite éducation. Même dans les années 60, la psychologie académique continuait à ne faire que fort peu de cas de l'émotion qui, dans les sciences humaines, n'a obtenu droit de cité qu'avec les travaux d'Edgard Morin.

Depuis, l'émotion a fait son trou. A telle enseigne que, pour l' Homo sentiens, le monde se découvrirait davantage à travers le prisme des émotions que par l'exercice des fonctions cognitives: «Je sens donc je suis», résume Michel Lacroix. Toutes les strates de la société communieraient désormais au même culte de l'émotion: si nos gouvernants s'affichent aujourd'hui si volontiers dans les stades - voyez Chirac à la Coupe du monde -, c'est bien que la force du leadership moderne réside désormais dans la capacité de dévoiler une sensibilité, une fragilité tout humaine.

La cause de ce «boom» émotionnel? Pour Michel Lacroix, l'émotion se serait engouffrée dans l'espace libéré par l'idéologie: elle tiendrait tantôt lieu d'engagement, tantôt de succédané à l'action dans un monde dont la complexité ravalerait les citoyens au rang de spectateurs de plus en plus impuissants. Faute de pouvoir agir, explique Michel Lacroix, nous nous émouvons.

Soit, mais faut-il pour autant... s'émouvoir de cette soudaine préséance de l'émotion? Tout, répond Michel Lacroix, est une affaire de qualité et de quantité: un peu d'émotion pure - elle se reconnaît, paraît-il, au désir qu'on a de la partager - ne peut avoir que des effets salutaires.

Seulement voilà: l'Homo sentiens pécherait désormais par excès, surconsommant des émotions fortes - rien d'autre, somme toute, que des sensations - qui altèrent sa sensibilité et l'entraînent dans une forme insidieuse de barbarie. Aventures de l'extrême, conduites à risques, jeux vidéo, sports acrobatiques, spectacles frénétiques, loisirs hystériformes, transes techno...: la décharge d'adrénaline serait devenue le flash d'une toxicomanie protéiforme qui réduit le monde à un gisement de sensations à consommer .

Du coup, le philosophe s'alarme: On s'émeut beaucoup, mais on ne sait plus sentir. Pour lui, il est grand temps que l'Homo sentiens recouvre sa capacité de vibrer devant ce qui est naturel et ce qui est beau: «Poète, prends ton luth».

STÉPHANE DETAILLE

Flammarion, 190pages, 98,4FF (15 euros)

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