CHANTAL AKERMAN TOURNE SON NOUVEAU FILM DANS LES RUES DE BRUXELLES, UNE JEUNE FILLE DES SIXTIES REVEILLERA-T-ELLE LE PRESENT?

Chantal Akerman tourne son nouveau film dans les rues de Bruxelles

Une jeune fille des sixties réveillera-t-elle le présent?

Akerman adulte revient à Bruxelles pour y tourner un film. Coucou, elle y retrouve Akerman adolescente!

Dimanche, place Royale et rue de Namur, une jeune actrice belge, Circé, lance devant une caméra: Ça doit péter! Y aura plus de pauvres, y aura plus de riches. Y aura plus que des pauvres!

L'adolescente, pas très grande, teint pâle, petit chignon, veste noire, pull rayé blanc et bleu, ressemble un peu à Chantal Akerman telle qu'elle était à la fin des années 60.

Une ressemblance qui n'est pas vraiment une coïncidence puisque Chantal, qui n'avait plus tourné à Bruxelles depuis «Toute une Nuit» (1), raconte, dans sa nouvelle mise en scène, également interprétée par Julien Rassam (2) , fils de Claude Berri, le récit d'une jeunesse à la fin des années 60.

Dans les rues qui mènent à la place Royale, des familles, des personnes seules, les larmes aux yeux, un bouquet de fleurs à la main, montent vers le palais du Roi. Ils viennent d'apprendre la mort du Souverain et veulent lui rendre un dernier hommage...

La foule est de plus en plus nombreuse et Chantal interrompt son tournage plus tôt que prévu... Vous la croiserez, ces jours-ci, avec son équipe, dans Bruxelles: galerie de la Toison d'Or, aux environs de la gare du Midi, rue Belliard, porte de Namur.

Dimanche midi, je rejoins Chantal à la taverne du Coudenberg où elle fait la pause avec sa bande. Bien sûr, on parle du Roi...

LE BISOU

DU ROI BAUDOUIN

J'ai rencontré deux fois le Roi, raconte la réalisatrice de «Jeanne Dielman». La seconde, c'était, il y a quelques mois, chez Mitterrand, à l'Elysée lors du voyage officiel royal à Paris. Baudouin a fait un discours contre la xénophobie complètement génial et très investi, on sentait qu'il pensait profondément chaque mot qu'il disait... Il était d'une grande gentillesse: alors que Mitterrand se tenait raide et froid, le Roi m'a immédiatement embrassée alors que je ne l'avais plus vu depuis 14 ans!

On se regarde un peu troublés par cette sensation d'émotion collective si rare en Belgique. Et on revient au film:

Oui, me revoilà à Bruxelles où je tourne «Portrait d'une jeune fille de la fin des années 60». Le film, produit par la France, fait partie d'une série réalisée par une dizaine de cinéastes, Brisseau, Téchiné, Claire Denis, Olivier Assayas, etc., qui chacun raconte une histoire se déroulant à l'époque de son adolescence. Brisseau traite des années 50, Téchiné sur 61, moi juste avant 68. Ce sont des films plutôt courts de 52 minutes qu'on pourrait coupler pour l'exploitation en salle.

Mon film n'est pas autobiographique mais les émotions qu'on y trouvera m'appartiennent... Cela parle d'une jeune fille de 15 ans projeté sur le marché de l'amour. De l'envie qu'elle a que tout explose autour d'elle. Ça a été un scénario écrit dans la joie!

Comme les choses se sont transformées aujourd'hui par rapport à l'avant 68! En 1993, les gens n'ont plus l'espoir de changer le monde alors que, nous, on l'avait; nous pensions que nous pouvions agir sur la société. Rappelle-toi, des millions de gens manifestaient contre la guerre du Vietnam. Et, maintenant, il n'y a personne dans les rues gueulant contre le conflit en Yougoslavie. Personne! En 1993, les jeunes ont un sentiment d'impuissance que la génération 68 ne connaissait absolument pas. Par contraste, j'espère que «Portrait d'une jeune fille» dira à nos contemporains qu'ils doivent se réveiller de leur apathie.

UN FILM SOUPLE,

PRESQUE IMPROVISÉ

Truffaut disait qu'il faut jouer un film contre le précédent. «Portrait d'une jeune fille» sera donc nettement moins stylisé que «Nuit et Jour»:

Formellement, mon film sera très souple, tourné à l'épaule comme ceux des années 60. Une petite équipe dans les rues de Bruxelles! Je ne veux pas que la mise en scène se voie, je prends les choses par hasard: jamais fait ça, comme c'est gai! Presque improvisé! En fait, je rends hommage à ceux qui nous ont poussés à faire des films, Godard par exemple.

J'avais déjà fait des films sur l'adolescence étant quasi adolescente moi-même. Voilà, j'aborde ce thème... adulte! Mais sans nostalgie. La preuve: je ne tourne pas dans des décors années 60. Pas de vieilles bagnoles, ça ne m'intéresse pas. C'est l'air du temps d'hier qu'on verra sur l'écran.

Moi, quand j'avais l'âge de mon héroïne, je sentais très fort que tout nous était possible et que tout nous était permis. Alors qu'aujourd'hui, hélas... La devise était «Quand on veut, on peut». Et on a pu!

En 1993, on est dans une terrible frilosité, dans un effrayant repli sur soi. Où sont les désirs d'ouverture, d'action et de générosité des sixties? Tu te rends compte, j'ai pu faire mon premier film à 18 ans! J'ai pris une caméra, un peu de pelloche - alors que du milieu d'où je venais c'était pas évident- et je sentais que je pouvais: ce sentiment, on ne l'a plus maintenant.

Entre «Nuit et Jour» et ce film que je réalise, j'ai été pas mal occupée: j'ai écrit une pièce de théâtre, «Hôtel de Nuit»; j'ai rédigé le scénario d'un futur film pour mars prochain, «Les Gens d'en haut»; j'ai tourné un film avec Samy Frey sur un monologue, «Le Déménagement», qui était de ma plume; j'ai fait un film sur les gens de l'Est qui s'appelle «D'Est» et qui ouvre, ce jeudi, le Festival de Locarno. J'ai pas chômé! Et j'ouvre de plus en plus ma palette vers l'écriture...

Avec «Nuit et Jour», Chantal avait espéré réaliser son premier film vraiment populaire. Ce ne fut pas le cas et...

... Et j'ai été déçue que les spectateurs ne se déplacent pas pour voir ce film auquel je tenais beaucoup - les dialogues étaient peut-être trop littéraires et empêchaient que le public s'identifie! Mais, quand le film est passé à la télé, les gens l'ont aimé! Le public reste chez lui, il ne veut plus dépenser d'argent, il est stressé par les faits divers d'agression dans la rue. Les gens sont devenus des hérissons! Le spectateur ne va plus voir que les grosses machines, style «Jrassic Park», dont les gosses veulent immédiatement parler à leurs copains. Sinon, ils attendent que le film passe à la télé... Bah, l'important est que le film soit vu!

LUC HONOREZ

(1) Chantal a tourné quelques séquences de studio de «Nuit et Jour» à Bruxelles.

(2) Julien Rassam a joué dans «Albert souffre», de Bruno Nuytten, et fait partie de la distribution de «La Reine Margot», de Patrice Chéreau.