Communautaire - Il y a quarante ans, la Belgique se réveillait divisée en deux par un « mur de betteraves » L'unique frontière sans douane La victoire du droit du sol La légende de la trahison socialiste

Communautaire - Il y a quarante ans, la Belgique se réveillait divisée en deux par un « mur de betteraves »

L'unique frontière sans douane

* Le 1er septembre 1963, la frontière linguistique était définitivement fixée. Ce « mur de betteraves » devait stopper la « tâche d'huile » francophone.

DANIEL CONRAADS

Le soir du 31 août 1963, un peu plus de 23.000 personnes se sont endormies en territoire wallon et se sont réveillées le lendemain en Flandre. Inversement, quelque 87.000 citoyens, encore domiciliés en Flandre la veille, se sont retrouvés en Wallonie le matin du 1er septembre.

Dans quinze jours, on fêtera le quarantième anniversaire de cet épisode important de l'histoire politique belge : celui de la fixation d'une frontière au sein d'un même pays. Une frontière qu'aucune barrière et aucun poste de douane n'ont jamais signalée. Une frontière qui ne correspond à aucun obstacle naturel du style rivière ou colline. Une frontière qui a pourtant fait couler beaucoup d'encre et qui a valu aux villages frontaliers fouronnais une célébrité dont ils se seraient, sans doute, bien passés.

Cette frontière dont on a fixé (définitivement ?) les contours, c'est évidemment la frontière linguistique et cette entreprise a déclenché bien des palabres au Parlement. A la Chambre, les débats en séance publique ont débuté le 31 janvier 1962 pour se terminer neuf mois plus tard le 31 octobre. Le Sénat s'est penché, lui, pendant pas moins de dix séances, souvent très animées, sur le statut à octroyer aux Fourons. Dans la douleur, les parlementaires ont finalement accouché de la loi du 8 novembre 1962 qui stipulait que la nouvelle mouture de la frontière linguistique deviendrait effective le 1er septembre 1963.

Ce nouveau tracé a entraîné un « grand chambardement » administratif et politique. Ce jour-là, quarante-trois localités ont changé de province et, par la même occasion, certaines d'entre elles se sont vu attribuer un régime linguistique différent. Six autres localités et vingt-deux hameaux ont, en outre, été rattachés à des communes qui figuraient dans d'autres provinces ou d'autres arrondissements. Dernière modification, et non des moindres, vingt-cinq communes ont été dotées d'un régime qui accorde des facilités à leur minorité linguistique. Dans la foulée, on a aussi octroyé des facilités identiques aux minorités francophones des neuf communes de langue allemande de l'est de la province de Liège ainsi qu'aux germanophones vivant dans les localités wallonnes de Malmedy et Waimes.

Cette « transhumance », ces communes l'ont, le plus souvent, vécue sans gros traumatismes. Sauf évidemment du côté des Fourons et dans une beaucoup moindre mesure à Comines. Pourtant, malgré plusieurs demandes d'amendements prônant l'organisation de consultations populaires, les parlementaires n'ont jamais jugé utile de demander l'avis des populations concernées.

En tant que limite administrative, la frontière linguistique existait évidemment déjà, mais elle présentait la particularité d'être baladeuse. Ces contours fluctuaient, en effet, en fonction des résultats des recensements linguistiques décennaux. Ces recensements, organisés, depuis 1846 s'étaient transformés, à partir de 1930, en une sorte de référendum puisque, suite aux réponses qu'elles fournissaient, le statut linguistique des personnes interrogées pouvait être modifié.

Le dernier recensement réalisé en 1947 avait, à cet égard, suscité l'inquiétude et l'indignation en Flandre. Il avait, en effet, révélé un net recul du néerlandais en plusieurs endroits de la frontière linguistique et notamment dans les Fourons. Cette progression du français a ravivé dans les milieux politiques néerlandophones la crainte d'une extension de l'« olievlek » (la tâche d'huile), phénomène déjà constaté dans l'agglomération bruxelloise qui connaissait une francisation progressive.

La fixation de cette « frontière » a été considérée comme l'une des premières grandes étapes sur la longue route menant au fédéralisme. Pour le Mouvement flamand, elle a, surtout, constitué une protection territoriale définitive de la langue de Vondel, une sorte de barrage qui stopperait l'« olievlek » francophone. La frontière linguistique n'a donc plus bougé d'un pouce depuis 40 ans. Elle traverse la Belgique d'ouest en est. Elle part de Comines (enclave francophone en Flandre orientale) qui jouxte la frontière française pour aboutir aux Fourons (Voeren en néerlandais) adossés aux Pays-Bas et distants, seulement, d'une dizaine de kilomètres de l'Allemagne. Pendant une bonne partie de son parcours, elle serpente dans la riche plaine de Hesbaye. D'où le surnom ironique de « mur de betteraves » que lui ont donné certains observateurs politiques.

Cet été, « Le Soir » a sillonné les abords de ce « mur de betteraves ». Il a fait escale dans la plupart des communes à facilités (depuis la fusion des communes de 1977, il en subsiste dix - voir notre infographie), en effectuant aussi un crochet par la périphérie bruxelloise. Il s'est aussi penché sur l'histoire ignorée ou méconnue de certaines localités unilingues qui sont passées de Flandre en Wallonie et inversement, suite au « grand chambardement » de 1963.

Cette balade en sept étapes débute aux confins du Hainaut et de la Flandre. Elle se terminera à Fourons, la plus turbulente des 589 communes du royaume qui, en 40 ans, a fait chuter trois gouvernements et en a fait vaciller plusieurs autres.·

La victoire du droit du sol

A l'origine l'opération de stabilisation de la frontière linguistique conçue par Arthur Gilson, ministre de l'Intérieur du gouvernement catholique-socialiste de Théo Lefèbvre, ne touchait à peine qu'un pour cent de la population belge. Et, même si ce lifting voulu par les Flamands devait constituer un chambardement administratif non négligeable pour les quelques dizaines de milliers de personnes concernées, on aurait pu imaginer qu'elle ne susciterait pas autant de palabres au Parlement et de réactions dans l'opinion publique.

L'opposition se révéla particulièrement vive en région liégeoise. Elle y atteignit un de ses points culminants lors de la manif du 24 octobre 1962 qui rassembla près de 50.000 personnes dans la Cité ardente. Pourtant, au départ, Arthur Gilson prévoyait le maintien de Mouscron et Comines en Flandre et des Fourons à Liège. C'est un amendement en commission de l'Intérieur qui modifia le projet.

Au Parlement, les débats, souvent animés opposèrent les francophones, très majoritairement partisans du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes aux Flamands, défenseurs du droit du sol. Il solda par la victoire des seconds, majoritaires dans les deux assemblées. Malgré plusieurs projets d'amendements prônant l'organisation de consultations populaires, on ne demanda jamais l'avis des principaux intéressés. On ne tint même aucun compte de la consultation mise sur pied dans les Fourons, le 28 octobre 1962, par le Conseil provincial liégeois lors de laquelle 93 % des votants (représentant 63,1% des personnes en âge de voter) s'étaient prononcés pour le maintien dans la Province de Liège.·

D.C.

La légende de la trahison socialiste

Dans la longue histoire du conflit fouronnais, il est une opinion qui a la vie dure. Elle prétend que si, finalement, les six localités ont été transférées au Limbourg, c'est parce qu'elles avaient été trahies par les socialistes liégeois.

En se débarrassant ainsi de quelques milliers d'électeurs votant traditionnellement catholique, le PSB était quasiment assuré d'obtenir la majorité absolue au Conseil provincial de Liège, assurent les défenseurs de cette hypothèse. Pierre Verjans, politologue à l'ULg et coauteur de « Génération Fourons » (un ouvrage collectif publié à l'occasion du trentième anniversaire du conflit fouronnais) fait un sort à ce qu'il considère comme une légende.

Selon des témoignages concordants (NDLR : les rapports officiels de ces réunions ne citaient aucun nom), l'idée de rattacher les Fourons au Limbourg a été émise par le député socialiste mouscronnois Marcel Demets lors d'une séance de commission de la Chambre, explique le chercheur liégeois. Le parlementaire hennuyer y a fait remarquer l'absence de cohérence qu'il y avait à garder Mouscron, reconnue totalement francophone, en Flandre, comme le prévoyait initialement le projet de loi du ministre Gilson. Il s'est donc déclaré partisan du rattachement de Mouscron-Comines au Hainaut et des Fourons au Limbourg.

L'argumentation de Marcel Demets a été reprise par son collègue socialiste Paul Gruselin, ancien bourgmestre de Liège. Le député libéral flamand Herman Vanderpoorten rédigea, lui, un amendement en ce sens qui fut approuvé par la Commission.

Pour comprendre cette réaction spontanée des socialistes liégeois et mouscronnois, il faut tenir compte du fait que tout le monde ou presque, à l'époque, considérait que l'on parlait le flamand dans les Fourons et que, par conséquent, leurs habitants accepteraient volontiers ce changement, rappelle Pierre Verjans. Si donc, il y a eu échange, ce n'est qu'au niveau des principes, puisque les 75.000 habitants de Mouscron-Comines apportaient un siège de député tandis que les 4.000 habitants des Fourons étaient loin d'en valoir autant. C'est donc à ce moment-là seulement que se situe ce qui fut appelé le lâchage des Fourons par les socialistes. Or, les étapes essentielles n'étaient pas encore franchies puisque c'est en séance publique que tout doit se décider, souligne-t-il.

Les Fouronnais ayant manifesté leur volonté de rester dans la province de Liège, le député Gruselin s'est rendu compte qu'il s'était trompé et il a revu sa position. A partir de ce moment, la position des socialistes liégeois restera majoritairement favorable au maintien des Fourons à Liège, constate Pierre Verjans, mais les Flamands n'ont pas, eux, voulu faire marche arrière.

Il fait cependant remarquer que le changement d'attitude des socialistes liégeois n'était peut-être pas complètement dénué de toute forme de stratégie politique. Pierre Clerdent, le gouverneur de la Province de Liège avait, en effet, fait procéder à des simulations de résultats au Conseil provincial, observe-t-il. Et, elles montraient que le poids électoral des suffrages fouronnais sur la composition de l'assemblée provinciale était négligeable et qu'il ne pouvait y modifier le rapport de force.·

D. C.