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Conjoncture Rencontre avec Joseph Stiglitz, l'iconoclaste Les états d'âme du Prix Nobel

Temps de lecture: 4 min

Conjoncture Rencontre avec Joseph Stiglitz, l'iconoclaste Les états d'âme du Prix Nobel

A quelques jours de son départ pour Stockholm où il recevra le prix Nobel d'économie 2001, Joseph Stiglitz a rencontré une douzaine de journalistes au campus de Columbia, à New York. Conversation à bâtons rompus.

NATHALIE MATTHEIEM,

envoyée permanente

NEW YORK

Ancien senior vice president et chief economist de la Banque Mondiale, ancien président du Conseil économique de la Maison-Blanche de Bill Clinton, Joseph Stiglitz enseigne désormais à la faculté d'économie et à la Business School de Columbia. Ce sont ses travaux de jeunesse (ainsi que ceux de George Akerlof et Michael Spence avec qui il partage le prix) qui ont été couronnés. Il est l'un des héros des protestataires de la globalisation, qui apprécient son souci d'articuler l'action des institutions internationales sur un processus démocratique. Points saillants d'une rencontre avec un iconoclaste.

*Le message du Nobel. Le travail récompensé, sur l'économie de l'information, a remis en cause les idées reçues et ne peut plus être ignoré, tant il fonde une partie importante de l'économie moderne. Les deux tiers de la recherche, à Columbia et dans les autres grandes université, relèvent de ce domaine. C'est un prix scientifique mais il reconnaît aussi un modèle de pensée qui, de fait, sape les fondements intellectuels de ce qu'on appelle le «consensus de Washington». L'ironie est que l'époque où il y avait un consensus au Fonds monétaire international sur cette doctrine, les années 80, est aussi celle à laquelle l'économie de l'information est devenue florissante. Elle a été théorisée dans les années 1969 à 1972 au départ de recherches dans des pays en développement, dans mon cas au Kenya, et que nous avons ensuite examinée dans les pays développés.

*Son départ de la Banque Mondiale. Les Finances (NDLR, le ministère des Finances américain) n'étaient pas ravies de beaucoup de mes vues. En particulier sur des politiques auxquelles je m'étais déjà opposé à elles à l'intérieur de la Maison-Blanche, par exemple sur la libéralisation des capitaux. J'avais argumenté qu'il fallait procéder lentement; là le débat s'est rejoué de façon beaucoup plus publique. C'est cela qui leur a déplu. Wall Street voulait cette dérégulation rapide qui était clairement de l'intérêt des firmes américaines. Dans le débat interne à la Maison-Blanche, nous voulions présenter une prioritarisation des objectifs; cela aurait éclairé les enjeux - on aurait vu qu'ouvrir le marché des dérivés japonais n'allait pas créer des masses d'emploi... Le Trésor n'a jamais voulu d'un tel document.

*Sur l'attitude de l'administration des Finances. De façon générale, ils ont une tradition qui privilégie le secret. Il y a des tas de choses dont ils pensent que le président n'a pas besoin de savoir. Alors on invoque le risque d'une «fuite» qui perturberait les marchés. Moi, venant du monde universitaire, je suis au contraire enclin aux discussions ouvertes.

*Sur les changements possibles pour les pays sous-développés. Je suis sélectivement optimiste. L'accord à Doha (NDLR, le récent sommet de l'Organisation mondiale du Commerce) m'y incite, après les inquiétudes qu'avaient suscitées chez moi les déséquilibres de l'Uruguay Round. Au conseil économique de la Maison-Blanche, avec l'appui du conseil des scientifiques, nous avions par exemple dit que les accords sur la propriété intellectuelle étrangleraient la recherche. Sans effet. Maintenant cela change. Et cela va encore changer davantage, avec l'entrée de la Chine à l'OMC. L'un des problèmes des pays en développement est que ces négociations sont très éclatées; ils n'ont simplement pas les moyens d'être présents partout. La Chine, qui rejoint l'Inde, va remédier à cette situation: elle a les effectifs pour défendre ces intérêts.

*Sur l'après 11 septembre. Les attentats n'ont fait qu'exacerber le ralentissement d'une économie déjà en récession. Si cela dure, ce sera pire. On peut encaisser des petits coups durs; l'économie américaine a une bonne résistance, mais c'est comme une voiture: un gros nid de poule et on casse l'essieu. En dépit du discours patriotique, on licencie plus vite aujourd'hui que lors des schémas classiques de récession. Du point de vue des entreprises, c'est l'occasion d'appliquer le dogme du moment: il faut être dur, dégraisser. Cela fait net et décisif mais le seul intérêt retenu est celui de l'actionnaire.

*L'Euro. Il ne changera rien. Ce sera le non-événement de la décennie.

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