Des alertes à la poudre blanche, pour la plupart fausses, sont signalées partout dans le monde La psychose du courrier contaminé se répand «Maladie sociogénique de masse»

Des alertes à la poudre blanche, pour la plupart fausses, sont signalées partout dans le monde La psychose du courrier contaminé se répand

Hormis le Kenya, où une première attaque a eu lieu, seuls les Etats-Unis sont réellement victimes de lettres portant le bacille du charbon. Mais la peur gagne partout. Alimentée par les canulars.

AGNÈS GORISSEN

Pour la première fois, un pays autre que les Etats-Unis a été touché par une attaque au courrier contaminé par le bacille du charbon. Au Kenya, quatre membres d'une même famille ont en effet été placés sous surveillance médicale jeudi, après avoir reçu une lettre contenant une poudre blanche qui a été testée positive au charbon. Le pli avait été posté à Atlanta, aux Etats-Unis, le 8 septembre.

Toujours au Kenya, deux autres lettres suspectes étaient en cours d'examen; l'une avait été postée à Nairobi à l'attention d'un homme d'affaires de Nyeri; l'autre, adressée à un membre du personnel du Programme de l'ONU pour l'environnement à Nairobi, portait des timbres du Pakistan. Le gouvernement a mis en place une cellule de crise pour endiguer la menace de propagation de la maladie.

Mais le pays le plus touché reste les Etats-Unis. Au total, 45 cas de contamination y étaient recensés à la date de jeudi - un postier du New Jersey et une employée de télévision se sont ajoutés à la liste. Le bacille a été trouvé dans les Etats de Floride, de New York et du Nevada. Mais le foyer plus important est celui du Sénat, à Washington, avec 33 personnes contaminées. Et, selon plusieurs membres du Congrès, ce chiffre pourrait augmenter. D'abord parce que de nombreux résultats d'analyses sont encore attendus. Je suis persuadé qu'il y a eu d'autres colis contaminés, a en outre estimé Richard Gephardt, chef de la minorité démocrate à la Chambre, justifiant la fermeture de la Chambre jusqu'à mardi matin - le Sénat continuant à siéger.

Les médias américains sont aussi particulièrement visés. Jeudi, la chaîne de télévision CBS a annoncé qu'un de ses employés avait contracté la forme cutanée de la maladie du charbon. C'est le cinquième cas recensé dans le monde de l'audiovisuel. En analysant la souche du bacille du charbon trouvée dans les bureaux du groupe de presse Americain Media à Boca Raton, en Floride - où une personne est morte de la forme respiratoire de la maladie -, le Centre de contrôle et de prévention des maladies à Atlanta aurait découvert que cette souche est identique à celle envoyée au siège de la chaîne de télévision NBC à New York.

Les alertes se répandent dans le monde entier. En France, l'une d'elles a touché, jeudi matin, l'Assemblée nationale. A Vienne, la poste a découvert une carte postale portant, collé dessus, un sachet contenant de la poudre blanche qui devait être analysée. Une alerte à bord d'un avion de la compagnie Austrian Airlines s'est révélée fausse et l'appareil a pu repartir. En Grèce, une enveloppe suspecte a été découverte au ministère de la Santé. Même genre de courrier en Allemagne pour le ministre de l'Environnement (la lettre contenait du sucre) et le consulat américain à Berlin. Une fausse alerte à la poudre blanche a également eu lieu à Avezzano, dans le centre de l'Italie, au siège d'une entreprise américaine.

En France, un élu

municipal

et un ouvrier

ont été condamnés

Deux lettres suspectes ont également été découvertes en Chine, tandis qu'en Thaïlande, les autorités médicales analysaient seize lettres suspectes adressées à des sociétés, une télévision et un moine bouddhiste - elles contenaient finalement du tapioca. En Israël, les lettres envoyées à deux députés du parti de gauche Meretz étaient inoffensives.

En Belgique, le contenu de 180 enveloppes ou colis suspects ont été jusqu'à présent envoyés dans des laboratoires pour analyses - résultats négatifs jusqu'ici.

Face à la multiplication des canulars, les autorités de nombreux pays ont prévenu que leurs auteurs seraient sévèrement punis. En Allemagne, plusieurs personnes ont été interpellées jeudi. En Russie, un chercheur a été condamné à une amende pour avoir effrayé un collègue. Et en France, un élu municipal de Saint-George-d'Oléron et un ouvrier de la région de Rennes ont été condamnés jeudi à des peines de prison pour fausses alertes bioterroristes . (Avec AFP.)

«Maladie sociogénique de masse» JACQUES PONCIN

L es effets psychosociaux à long terme d'un épisode - réel ou supposé -, d'attaque biologique ou chimique pourraient être aussi dommageables que leurs effets immédiats, sinon pires. Un éditorial publié dans l'édition de ce vendredi du BMJ, le «British Medical Journal», organe de l'association des médecins britanniques, est des plus clairs: pour un psychiatre anglais, Simon Wessely ainsi qu'un spécialiste américain de santé publique, Kenneth Craig Hyams, et un sociologue australien, Robert Bartholomew, il faut éviter de tomber dans le panneau. Eviter d'amplifier, par maladresse, la psychose ambiante.

Selon les auteurs, les armes biologiques sont en effet inefficaces en termes militaires (c'est pour ça que les pays ont convenu par traité de s'en passer).

Mais ce sont bien des armes, des armes de terreur . Il ne faut donc pas les évaluer en termes de dangerosité physique mais selon des critères psychosociaux. Et inclure dans cette évaluation les mesures prises par les autorités. A cet égard, les auteurs demandent qu'on prenne garde à ces «protections», qui ne peuvent que perturber le public, en raison de leur grande inefficacité. Un exemple: après la guerre du Golfe, on plaça un système d'alarme censé détecter une attaque chimique dans le métro de Washington. Il déclencha 4.500 fois... et 4.500 fois par erreur!

Les éditorialistes du BMJ donnent un nom à ce risque d'affection psychique à long terme qu'ils redoutent: une maladie socio -génique de masse. Elle se caractérise par un état de malaise, de crainte et d'anxiété dont le niveau reste élevé des années durant et qui exacerbe des désordres psychiques préexistants. Le fait que le risque réel soit minime n'arrange pas les choses, du fait des incertitudes quant aux effets de l'exposition à des doses minimes de «poisons».

Autre facteur aggravant: l'incapacité des responsables de la santé publique de fournir une assurance totale que la population ne sera pas touchée, incapacité qui amène ladite population à ne plus avoir confiance dans ceux qui devraient la rassurer. Dernière crainte des experts: la diffusion de diverses hypothèses qui dans l'esprit des gens - et les médias n'y sont pas pour rien - deviennent vite des réalités. Ce fut le cas après la guerre du Golfe. Et lors du conflit des Balkans, avec le problème de l'uranium appauvri. Et si les auteurs de l'éditorial avaient été belges, ils auraient sûrement ajouté la crise du «poulet à la dioxine»...