JOSEPH HANSE : L'OREILLE GENEREUSE

Le portrait, sur Télé 21, d'un grand philologue

Joseph Hanse: l'oreille généreuse

Observateur rigoureux et sans parti-pris de la langue française, le chaleureux professeur était aussi un spécialiste des lettres «belges».

L'érudition n'a pas nécessairement le masque du rébarbatif. Avec Joseph Hanse, elle avait au contraire le visage souriant de la compétence malicieuse, de l'intelligence capable de reconnaître ses propres doutes. Depuis qu'il avait publié, en 1949, son «Dictionnaire des difficultés de la langue française», Joseph Hanse se plaisait à reconnaître qu'il se consultait souvent lui-même. Car le méticuleux professeur qui, l'oreille attentive et l'esprit toujours aux aguets, consacra plus de cinquante ans de sa vie à l'étude de la grammaire, était de ces grammairiens «de race» - l'expression est du linguiste Fernand Brunot - qui refusent de momifier le langage dans le placard académique. Ni puriste ni laxiste, ce constant témoin de la richesse de la langue avait profondément conscience que celle-ci évolue. Raison pour laquelle il s'était, il y a trois ans, rangé du côté des partisans d'une réforme de l'orthographe. Même s'il pensait qu'il faudrait sans doute deux générations pour qu'elle entre dans les habitudes.

C'est lui aussi qui, lors d'un mémorable «Apostrophes», mit aimablement Bernard Pivot au défi d'organiser en terre métropolitaine une compétition qui s'inspirerait des «Championnats belges d'orthographe». Une suggestion qui devait, comme on sait, ne pas rester sans lendemain...

Sur l'importante proportion de grammairiens belges - Grevisse, Goosse, lui-même - parmi les linguistes soucieux de bonne correction du langage, Hanse, qui était né à Floreffe et se souvenait de ses racines, pensait que c'était en quelque sorte la marginalité dans laquelle se trouve placé le Belge francophone qui l'avait poussé, par une sorte de complexe vis-à-vis de son grand voisin, à surveiller presque à outrance son expression. Mais il se gardait bien de condamner sans appel notre florilège de «belgicimes». Parfois il s'agit d'archaïsmes ou de régionalismes que l'on peut recueillir en France également. Et de citer archelle, bisquer, ou cloche et cloque dans le sens d'ampoule.

Par contre, distinguait-il, des mots tels que «blinquer», «cumulet» ou «tapis plain» sont d'authentiques expressions propres à nos régions. Quant à notre «septante», il s'en disait farouchement partisan: d'abord, parce qu'il est d'origine purement française. Ensuite, parce les Français ... et les mathématiciens nous l'envient.

Il était en revanche moins enclin à accepter l'intrusion inutile des mots anglo-saxons, ouvert à leur éventuelle adoption, mais veillant aussi à l'existence probable d'un synonyne purement français, admettant dès lors dugstore ou sandwich, mais réfutant, par exemple, aquaplanning, after shave, duffel-coat, ou dry, car il existe, rappelait-il, hydroglissage, après-rasage, cape (ou pèlerine) ou sec.

Avant de remplir avec bonhomie le rôle d'oracle de la lexicologie et de la grammaire dont on l'avait investi, Joseph Hanse avait été professeur d'athénée, à Alost en 1926, à une époque où les cours se donnaient encore en français, puis à l'Athénée de Bruxelles. Il fut ensuite préfet de l'Athénée d'Ixelles, et en 1944, il fut nommé sans avoir rien demandé, professeur ordinaire à l'Université de Louvain.

On aurait tort de ne retenir que la part «linguistique» de son travail. Commentaires de textes, littérature générale et comparée furent tout autant au programme de son large dynamisme. C'est ainsi que dès 1958, il publiait avec Gustave Charlier «Les lettres françaises de Belgique», un ouvrage capital qui jeta les bases de nombre de travaux ultérieurs.

On lui doit aussi, sur Charles de Coster, l'auteur d'Ulenspiegel, plusieurs articles fondamentaux, ou encore l'édition commentée des «Poésies complètes» de Maeterlinck.

Quelques jours avant qu'il nous quitte, alors qu'il venait d'atteindre nonante ans, Joseph Hanse avait encore vu paraître aux Editions Labor «Naissance d'une littérature», un recueil où il retraçait, selon l'expression de Georges Sion, ce qui a contribué à notre identité dans les premières générations créatrices après 1830.

DIDIER TELLIER

«Portrait de Joseph Hanse», Télé 21, 20 h 40.

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