JSUR LA REINSERTION DES SURVIVANTS DE LA LEGION WALLONIE

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Jean-Marc

Vanderlinden

Sur la réinsertion

des survivants

de la Légion Wallonie.

Documentaliste, de 1986 à 1989, au Centre de recherches et d'études historiques de la seconde guerre mondiale (CREHSGM), vous avez étudié la réinsertion et la rééducation des rescapés de la Légion Wallonie engagée aux côtés des Allemands, durant la dernière guerre, sur le front de l'Est. Pourquoi avoir choisi ce thème comme sujet pour l'obtention d'une licence en sciences sociales, à l'UCL?

- La matière était inexplorée. Sur un total d'environ 10.000 hommes qui furent enrôlés dans la légion, quelque 1.000 individus étaient encore vivants. Je dois préciser que de très nombreux refus de communiquer me furent opposés. Mon étude a porté sur 36 témoignages seulement, et des recherches ultérieures seraient nécessaires pour établir un panorama complet.

Malgré l'écoulement du temps, le sujet demeure délicat. La parution dans le numéro 14 des «Cahiers» du CREHSGM d'une synthèse, en 65 pages, de votre thèse universitaire a éveillé un exceptionnel intérêt dans le public. Pour rendre compte de la décision de combattre sous l'uniforme allemand, l'anticommunisme des intéressés a beaucoup été évoqué. Reste à expliquer plus avant le franchissement de cette barrière patriotique qui interdisait de prendre les armes aux côtés de l'occupant. Votre enquête vous a-t-elle éclairé sur ce point?

- Il est certain qu'une forte proportion de légionnaires venait des milieux catholiques. Une encyclique avait proclamé que le communisme était intrinsèquement pervers. Peut-être doit-on se référer aussi aux apparitions de Fatima où, selon les catholiques, la Vierge avait prophétisé que le communisme répandrait ses erreurs sur le monde. Notez cependant que, durant la guerre, la hiérarchie catholique se montra hostile à l'engagement dans la légion. Elle refusa notamment les funérailles religieuses aux légionnaires. Parmi les incitants moins souvent cités que la haine du communisme et qui déterminèrent nombre de légionnaires à «sauter le pas», j'ai rencontré l'importance d'un idéal dans la jeunesse de l'époque, la bonne impression que fit la courtoisie du soldat allemand de 1940 sur les populations redoutant les hordes de 1914, la rancune développée chez les Belges par l'hostilité des Français à l'égard de ceux-ci après la capitulation du 28 mai 1940, le rapide désastre des armées d'une France qui cessait d'être la puisance européenne protectrice de la «petite» Belgique.

Ceux que j'ai interrogés assurent qu'ils n'eussent pas accepté de se battre contre les Anglais. L'engagement était donc sélectif. Par ailleurs, la légion accueillit des aventuriers, des jeunes gens en rupture familiale. Un rescapé a même prétendu s'être engagé pour se suicider, ayant tout raté, jusque là, dans sa vie!

Ces sentiments et convictions expliquent-ils que nous n'ayez pas trouvé de remords chez vos interlocuteurs et que les tentatives de réinsertion et de rééducation furent, selon vous, un échec?

- Les légionnaires que j'ai entendus affirment qu'ils n'ont pas combattu pour Hitler et qu'ils furent totalement étrangers aux camps de concentration dont l'existence ne fut connue, par eux, qu'après la guerre. Malgré la révélation des horreurs nazies, la plupart ne regrettent pas leur décision. Il semble que leur esprit soit entièrement occupé par leurs griefs dans lesquels ils s'obstinent et qui touchent notamment à ce qu'ils qualifient de «lois de répression rétroactives». À la Résistance, ils reprochent des attentats contre leurs amis et des membres de leurs familles et d'avoir pesé, trop lourdement à leurs yeux, sur la rigueur de l'épuration.

Ceux qui acceptèrent de coopérer aux mesures de réinsertion déplorent que celles-ci continuaient de les stigmatiser.

Quelles furent ces mesures prises par l'État?

- Un service de rééducation et de réinsertion fonctionna de 1946 à 1951, sous la direction de W. Hanssens, magistrat, résistant et ancien combattant de 1914-1918. Sous cette égide furent créés des centres d'éducation professionnelle (CEP). Sept sur les trente-six personnes interrogées acceptèrent cette initiative et y participèrent. Les éducateurs étaient des prêtres, des militaires, d'ex-légionnaires. Mais les diplômes délivrés par les CEP n'étaient pas officiels, au contraire de ce qu'ils furent aux Pays-Bas, et restaient, ainsi, marqués d'incivisme. Et il y eut, par ailleurs, des naïvetés. Par exemple, à Beverloo, furent présentés aux «rééduqués» des films montrant l'armée allemande en déconfiture. Les spectateurs faisaient leur ce malheur! Mais des procédés plus habiles eussent-ils mieux réussi? Les ex-légionnaires forment décidément une catégorie sociale très particulière.

Propos recueillis par

MICHEL BAILLY

 

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