Justice Révélations dans le dossier du policier Pierre Delilez La presse belge dans un tourbillon mafieux

Justice Révélations dans le dossier du policier Pierre Delilez La presse belge dans un tourbillon mafieux

Comment procèdent les journalistes d'investigation? Quel rôle jouent les informateurs? Jusqu'où vont-ils? En relançant le délicat dossier du policier Pierre Delilez, «Au nom de la loi» ouvre le débat.

ANALYSE

ALAIN LALLEMAND

Quelques heures avant «Au nom de la loi», qui s'en est emparé hier soir sur les ondes de la RTBF, l'hebdomadaire «Le Soir magazine», dans son édition datée de ce mercredi, entreprenait d'exposer les ressorts d'un conflit opposant un policier belge, Pierre Delilez, et un ancien informateur de ce même policier, Eric Van de Weghe. Comme nous l'avions écrit en août 2000, M. Van de Weghe accuse le policier, grand spécialiste de la mafia russe, d'avoir bénéficié d'avantages en nature et livré des informations confidentielles à des ressortissants de l'Est, éminemment suspects aux yeux des services de renseignement de l'Ouest.

De son côté, le policier, M. Delilez, explique qu'il n'est l'objet de pareilles accusations que parce qu'il aurait été à même d'exposer le comportement équivoque de l'informateur dans le cadre de certains dossiers, dont le dossier Tractebel au Kazakhstan.

L'histoire serait sans grand intérêt si elle n'opposait pas deux poids lourds dans leurs registres respectifs - un super-flic contre un super-informateur - et ne remettait en cause, par-delà les personnes, le système même de récolte et de traitement du renseignement policier dans la Belgique des années nonante, puis, comme le confie un magistrat, l'image même de la Belgique à l'étranger.

Notre confrère Philippe Brewaeys, dans «Le Soir magazine», ouvre en tout cas d'autres boîtes de Pandore: dans ce jeu, la presse ne serait pas au-dessus de tout soupçon, affirme en substance notre confrère. Et d'accuser deux journalistes d'avoir prêté le flanc à une opération d'extorsion présumée à l'encontre d'un certain Luka Baïlo. Un premier confrère mis en cause témoigne, le second nie et bénéficie du soutien de sa rédaction.

Deux mots de contextualisation: les policiers ne sont pas seuls à traiter le renseignement, et tous les... journalistes d'enquête du royaume avaient nécessité de fréquenter à la fois MM.Delilez et Van de Weghe qui, tous deux, étaient des pipes-lines de renseignements. En conséquence, lorsque le conflit s'est déclaré entre les deux camps, les journalistes n'avaient d'autre choix que de s'en remettre à la justice, une instruction étant ouverte depuis avril 2000. La situation n'est cependant tenable que si la justice bouge dans un délai raisonnable. Le Parquet assure à ce propos mener une «politique des petits pas».

Deux logiques se mettent alors en place: d'une part, la déontologie joue un rôle apparemment apaisant, puisque les relations entre journalistes et informateurs, de la police ou non, dictent une certaine réserve, qui ne doit cependant pas tourner au silence total ou à la complicité. Mais alors que la justice donne l'apparence de l'immobilité, les journalistes ne sont pas enclins à enquêter sur un conflit au sein de leurs sources.

D'autre part, les journalistes, qui n'ont pas les pouvoirs de l'appareil judiciaire, peuvent aussi être dangereusement guidés par leurs convictions. Ou tenter le pari d'une enquête résolue, en réelle profondeur, au risque de rendre la situation plus confuse encore en cas d'échec. C'est dans ce double cadre qu'il faut replacer la tornade médiatique qui s'est réveillée depuis quelques jours dans les médias francophones belges. Et là, c'est la publication, légitime, qui devient suspecte: en eaux profondes, il n'y a que des animaux à sang froid, pas de chevaliers blancs.

Les journalistes

n'ont pas les pouvoirs

de l'appareil judiciaire

Les témoignages à charge ou à décharge, quel que soit le camp choisi, renvoient à des arrière-pensées judiciaires, à de possibles complots. Car, tout de même, dans le dossier Delilez, quel est le profil de l'accusateur originel? Et le profil des «accusateurs de l'accusateur»?

Là est le véritable intérêt de l'empoignade médiatique actuelle, que la charte déontologique belge ne règle pas (des pistes existent dans les chartes allemande et russe): arrêtons de critiquer la seule police, et penchons-nous, médias, sur notre propre relation aux sources liées au milieu. Et comment ouvrir nos colonnes aux mafieux ou à leur point de vue sans faciliter l'une des spécificités du crime organisé: l'influence sur les médias?