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L'ACTRICE : Jacqueline Aubenas

Journaliste au service Monde Temps de lecture: 4 min

L'ACTRICE

Quatre-vingt-trois jours que Florence, sa fille, a été enlevée à Bagdad. Quatre-vingt-trois jours que cette figure du cinéma belge mène le combat. Avec grâce et obstination. Par VÉRONIQUE KIESEL

Les jours qui ont suivi l'enlèvement de Florence Aubenas, une petite dame est apparue dans la lumière, regard clair, verbe précis pour demander, partout, la libération de sa fille. Le grand public a découvert celle que le petit monde du cinéma belge connaît depuis longtemps.

Jacqueline Aubenas ne veut pas se raconter. Je suis la maman de Florence, et c'est ça qui compte. Pas moi. Une pudeur dans laquelle ses amis la reconnaissent. Mais je ne m'attendais pas à la voir ainsi assumer ce rôle public, souligne Kathleen de Bethune, secrétaire général du Centre bruxellois de l'Audiovisuel. Je trouve admirable sa façon de dépasser un drame personnel pour l'élargir à un combat pour la liberté de la presse. Elle l'exprime très simplement, avec justesse, sans tomber dans le pathos. C'est dans le droit fil du cinéma qu'elle défend depuis toujours : honnêteté, clarté, exigence mais sans dogmatisme.

Etrange parcours que celui de Jacqueline. Naissance à Toulouse, études de sciences po à Paris, mariage avec Benoît Aubenas, trois enfants. Jacqueline suit son mari lorsqu'il est nommé à Bruxelles à la Communauté européenne, comme on disait. Officiellement mère au foyer, Jacqueline s'engage dans le mouvement féministe. Je l'ai rencontrée au milieu des années 70, raconte Françoise Wolf, journaliste, elle aussi membre du CBA. Elle était cofondatrice d'un groupe féministe, le GRIF. Ces femmes étaient passionnantes, à la fois radicales et loin des clichés que certains hommes aiment raconter sur les féministes. J'ai découvert alors une militante mais aussi une femme de réflexion. Elle avait déjà le sens du mot juste. Puis elle est devenue critique de cinéma, sa deuxième grande passion. Au fil des ans, elle s'est retrouvée professeur à l'INSAS et à l'ULB - où elle enseigne en licence en écriture et analyse cinématographique.

C'est un professeur qui a marqué ses étudiants, poursuit Marc Pauwels, cinéaste et enseignant à l'INSAS. Elle donnait les cours de scénario et n'hésitait jamais à critiquer ouvertement le travail des étudiants, mais de façon conviviale. C'était très efficace. Jacqueline n'est pas une créatrice mais c'est une excellente historienne du cinéma, une analyste hors du commun des scénarios et des films des autres. Quand je suis sur un film, je l'invite toujours à voir mon travail un mois avant la fin du montage. Ses remarques sont toujours franches, intelligentes. Elle est très cultivée, avec un regard critique très aiguisé, mais jamais méchant.

Elle a une vraie curiosité des choses et des gens, note Martine Barbé, qui dirige la maison de production Image création.com. Elle a une façon bien à elle d'accueillir, d'écouter l'autre. C'est une force tendre.

Tout le monde n'a pas toujours été d'accord avec ses choix, très intellectuels, parfois coupés du public, notamment lorsqu'elle siégeait à la Commission de sélection du film. Mais elle a mis toute son énergie à défendre le film documentaire, publiant récemment « Dic-Docs », un dictionnaire des documentaristes.

Jacqueline Aubenas, qui a refait sa vie il y a longtemps déjà avec Jean-Pierre Van Thiegem, critique d'art, est devenue une parfaite Bruxelloise, souligne le cinéaste Luc de Heusch. Elle gère avec moi le Fonds Henri Storck et est l'auteur du catalogue raisonné de l'oeuvre d'Henri Storck. Elle a fait le même exercice pour Chantal Akerman. Malgré l'enlèvement de sa fille, elle a continué à diriger le CBA, à présider les séances. Sans ce travail intellectuel, elle aurait sombré dans une tristesse infinie.

Jacqueline a une très grande sensibilité, conclut Françoise Wolf. Je me demande toujours où sont ses antennes. Quand Florence lui a dit, fin décembre, qu'elle allait partir en Irak, elle a eu un pressentiment comme jamais. Mais elle ne pouvait pas l'empêcher de partir.·

Photo Alain Dewez

Page 19

1961.

Naissance en Belgique de Florence, l'un des trois enfants de Jacqueline.

1984.

Florence achève ses études au Centre de formation des journalistes (CFJ) à Paris.

1986.

Florence entre à « Libération », après avoir fait ses premières armes au « Matin » et au « Nouvel économiste ».

2004.

Florence arrive à Bagdad le 16 décembre.

2005.

Florence disparaît le 5 janvier avec son « fixeur » irakien, Hussein Hanoun al-Saadi. Pour Jacqueline Aubenas, commence le combat, la mobilisation, en faveur de la libération de sa fille et en faveur de la liberté de presse.

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