Le grand et long oral du juge Langlois Feront, un témoignage vraiment sincère ? EN MARGE

Journaliste au service Société Temps de lecture: 10 min

Le grand et long oral du juge Langlois

* Le magistrat a cinq jours pour expliquer la manière dont il a mené son enquête. Et pour répondre aux critiques qui lui sont adressées depuis sept ans. Pour les jurés, ce sera l'occasion de s'immerger dans les faits consignés dans un dossier de 440.000 pages.

MARC METDEPENNINGEN

La deuxième semaine du procès intenté devant les assises du Luxembourg à Arlon à Marc Dutroux, Michelle Martin, Michel Lelièvre et Michel Nihoul sera exclusivement consacrée au témoignage du juge d'instruction Jacques Langlois, successeur de Jean-Marc Connerotte après le dessaisissement de ce dernier par la Cour de cassation, le 14 octobre 1996. Il récupérait ainsi le dossier dont il fut le premier saisi par le parquet de Neufchâteau, le 10 août 1996, au lendemain de l'enlèvement de Lætitia Delhez à Bertrix. Le juge Langlois avait dû passer la main à son collègue Jean-Marc Connerotte, le dimanche 11 août, car il partait en vacances le lendemain.

Depuis sa (re)désignation, le juge d'instruction Langlois a fait l'objet de toutes les critiques. D'aucuns ont vu en lui le « juge de l'establishment », choisi pour enterrer la piste des réseaux. Sa désignation initiale met en tout cas à mal cette théorie : sans son départ en vacances, le juge Connerotte n'aurait pas été chargé du dossier et l'affaire Dutroux n'aurait été supportée que par le juge Langlois. La qualité de l'enquête menée à Bertrix par les gendarmes lui aurait permis d'être le sauveur de Lætitia et Sabine, lui conférant peut-être alors ce titre de « chevalier blanc » que ce succès de l'enquête a accolé pour l'Histoire au nom de Jean-Marc Connerotte.

Le juge Langlois a surtout été critiqué par les parents des victimes pour les « lacunes » de son instruction : ses décisions de ne pas reconstituer les enlèvements de Julie et Melissa (Dutroux, qui se dit innocent, refusait d'y participer) ou celui d'An et Eefje (seul l'épisode de la panne à Wauthier-Braine le fut), le retard mis à lancer les analyses de cheveux.

Durant sept ans, Jacques Langlois a donc dû subir toutes les critiques. Pour la première fois, il aura l'occasion de les affronter publiquement, de dire ce qu'il estima utile et d'essuyer, face à face, les critiques des parties civiles représentées.

Son audition est capitale. Même incomplet, son dossier d'instruction riche de 440.000 pages (100.000 pages « utiles » en fait, les copies étant nombreuses), est le socle sur lequel le procès d'assises s'appuie pour tenter d'aller plus loin. Les constats, analyses et témoignages engrangés seront enrichis, tout au long des débats, par les dépositions des témoins, des experts, des enquêteurs. D'autres témoins, si le président l'estime nécessaire, pourront être convoqués.

On peut s'attendre à ce que la longue déposition du juge aborde, les uns après les autres, les grands chapitres de l'affaire Dutroux. Son intervention, qui comporte au total plus de 350 pages de notes, devrait débuter par le rappel des faits commis par Dutroux et Martin en 1985 : des viols et des enlèvements d'enfants et de jeunes filles qui furent remises en liberté. Il poursuivra ensuite avec les faits concernant Julie et Melissa, An et Eefje, Sabine, Lætitia, Weinstein et enfin les dossiers annexes (les viols des Slovaques ; la séquestration, à Jumet, de trois jeunes gens).

On peut espérer que les jurés, les avocats de la défense, ceux de la partie civile et l'accusation commenceront enfin à s'immerger dans les faits reprochés aux accusés. Les seules interventions qui s'adressèrent, jeudi, au juge d'instruction Connerotte concernaient l'atmosphère de son instruction, plus que les accusés eux-mêmes.

C'est la défense de Dutroux qui ouvrit le bal avec une première question relative à l'opération « Othello ». Les autres s'engouffrèrent dans cette brèche. Aucun juré ne demanda la parole. Pour savoir ce que furent l'accouchement des aveux de Dutroux, les mensonges de Michèle Martin, l'attitude de Lelièvre.

Jean-Marc Connerotte, au cours de son morne exposé appuyé par la projection de tableaux stériles, s'attarda surtout (une heure de son intervention) sur Michel Nihoul, livrant ainsi sans l'exprimer son trouble à l'égard de l'implication de l'homme d'affaires.

Son audition ne concernait que l'état dans lequel il quitta le dossier deux mois après le déclenchement de l'affaire. Il a ainsi qualifié de « sincère » le témoignage de Jean-Jacques Feront, alors que les devoirs d'instruction ultérieurs, ainsi qu'on le lira par ailleurs, ont permis de déterminer qu'il s'agissait d'une pollution de l'enquête.·

Feront, un témoignage vraiment sincère ? ÉCLAIRAGE

MARC METDEPENNINGEN

Qualifié jeudi de « témoin sincère » par le juge d'instruction Jean-Marc Connerotte, Jean-Jacques Feront est donc apparu aux jurés comme le témoin crédible de la présence de Melissa sur des photos à caractère pédophile. L'enquête menée ultérieurement aboutit au constat qu'il s'agissait d'une affabulation motivée par le désir de Feront de bénéficier d'une libération anticipée. Voici son histoire.

Jean-Jacques Feront est incarcéré le 26 juillet 1995 à la prison de Louvain. L'homme, alors âgé de 50 ans, a été interpellé en possession de matériel de pornographie enfantine. Il se faisait livrer ces cassettes par des pédophiles, identifiait les expéditeurs et exigeait ensuite de l'argent en échange de son silence. C'est en fait un maître chanteur. Peu avant son arrestation, il avait ainsi entrepris de négocier via son officier traitant à la PJ de Bruxelles, dont il était l'informateur, l'abandon d'une condamnation pour escroquerie en échange de la divulgation du nom d'un père incestueux qui prostituait sa fille. Il avait d'ailleurs vainement tenté d'obtenir de ce « père » une somme de 300.000 anciens francs en échange de son silence...

Le 22 août 1995, Feront, incarcéré, propose donc une nouvelle fois des « informations » en échange de sa libération, promettant de fournir des éléments concrets s'il obtient une promesse de libération des autorités judiciaires.

L'histoire qu'il débite à la PJ de Bruxelles se résume ainsi. Au début du mois de juillet 1995, soit avant son arrestation et juste après l'enlèvement de Julie et Melissa, il aurait rencontré à Charleroi un mystérieux individu qui lui aurait présenté une dizaine de photos pornographiques et disait être en possession d'une vidéo. Sur l'une de ces photos, il aurait reconnu Melissa, assise sur un divan vert. La vidéo que l'inconnu lui aurait fait visionner montrait des relations sexuelles entre adultes au visage caché et des enfants, parfois reconnaissables. L'inconnu, qu'il dit pouvoir identifier, lui aurait proposé des relations sexuelles avec des enfants mineurs moyennant le paiement de trois millions de francs belges.

Jean-Jacques Feront adresse ensuite des lettres à l'avocat de la famille Russo, au délégué général aux droits de l'enfant...

A la PJ de Bruxelles, il affirme qu'il est prêt à collaborer mais il exige toujours d'être libéré de la prison de Louvain. Il entend donner aux policiers des gages de sa « crédibilité ». Il précise que sa rencontre avec l'inconnu a eu lieu dans un café du centre-ville et qu'il s'est ensuite rendu avec lui boulevard Tirou. Il précise que l'inconnu portait une chevalière portant les initiales BK et qu'il aurait suivi son interlocuteur secrètement jusqu'à la gare de Liège-Guillemins où il aurait embarqué à bord d'une voiture immatriculée en Allemagne.

BK ? Les enquêteurs identifient un proxénète allemand actif en Belgique. Feront ne reconnaît pas sa photo mais dit connaître son nom. Il prétend avoir caché le nom réel de « l'inconnu » sur un bout de papier sur lequel se trouverait aussi le numéro de sa plaque d'immatriculation. Le juge d'instruction promet d'intervenir en sa faveur s'il se décide enfin à révéler ce qu'il sait.

Le 20 mars 1997, Feront se retrouve dans les locaux de la police judiciaire de Bruxelles. Il refuse de se rendre à Charleroi, où il prétendait pouvoir retrouver le fameux papier.

Les enquêteurs consignent dans leur procès-verbal : A 11 h, nous insistons auprès de Feront en lui faisant remarquer que s'il ne veut pas se rendre à Charleroi, c'est que le papier qu'il doit nous remettre est inexistant. Feront s'énerve en disant qu'il va nous prouver le contraire. Il demande une paire de ciseaux avec laquelle il démonte alors la montre qu'il porte au poignet. Après avoir sorti le boîtier de cette montre, il exhibe alors rapidement un petit morceau de papier qui se trouvait derrière ce boîtier. Il le met en bouche et le mâchonne. Il retire ensuite ce papier de sa bouche. Il s'agit d'une languette de papier sur laquelle se trouvent des chiffres et des lettres rédigées à l'encre rouge et bleue. Il déclare que ces inscriptions représentent le nom et la plaque minéralogique de KB (NDLR : « l'inconnu ») et que la grille de décodage a été remise à une personne de confiance.

Les inspecteurs ne sont pas au bout de leurs surprises. Feront, qui a toujours en main son bout de papier, devenu difficilement lisible, demande à se rendre aux toilettes. Il se précipite sur le robinet et asperge d'eau son papier déjà mâchonné sous le prétexte de le « défroisser ».

Les inspecteurs de la PJ sont stupéfaits. Feront, déconfit, demande à être reconduit à la prison. Il consent finalement à se rendre à Charleroi pour y montrer les lieux de ses prétendues rencontres avec « l'inconnu ». Au coeur de sa fable : les portes battantes en bois de la gare de Charleroi, où il aurait communiqué avec son imaginaire fournisseur d'images pédophiles, dont celle de Melissa. C'est en apposant des autocollants codés sur ces portes en bois qu'il serait parvenu à maintenir le contact en juillet 1996. Les enquêteurs vérifient ce détail matériel : la police de la SNCB leur certifie que les portes en bois de la gare ont été remplacées en avril 1996 par des portes automatisées et coulissantes.

Son récit, concluent les enquêteurs, au terme d'une enquête qui aura débouché sur la rédaction de dizaines de procès-verbaux, est une tentative de manipulation de la Justice dans le but d'obtenir une libération anticipée.

Jean-Jacques Feront sera libéré le 14 décembre 2000 et décédera le 1er mars 2001. Jamais, après sa libération, il n'a repris contact avec les autorités judiciaires pour livrer ses prétendus secrets.

Voilà ce que fut la pollution de l'enquête menée par ce prétendu « témoin » que le juge Connerotte a pourtant qualifié de « sincère », jeudi, lors de sa déposition devant la cour d'assises du Luxembourg. Le juge Connerotte connaissait le début de la manipulation entreprise par Feront. Pas sa conclusion.·

EN MARGE

Protections. Des patrouilles de police passent plus régulièrement, depuis le début du procès d'Arlon, devant le domicile des différents avocats de Marc Dutroux. L'un de ses précédents conseils avait même reçu un permis de port d'arme « pour la durée de l'affaire Dutroux ». Un permis éternel ?

Stratégie. La cour d'assises est aussi une « bataille d'image » pour les accusés. Les avocats de Michelle Martin ont, à l'entame des débats, demandé qu'un policier soit placé entre elle et Dutroux, au motif qu'elle ressentirait toujours de la « peur » au voisinage de son ex-mari. Le président Goux a consenti à glisser une chaise supplémentaire entre Martin et Dutroux. Le lendemain, lors de son interrogatoire, Martin, subtilement questionnée par le président, a pourtant affirmé qu'elle n'avait plus peur de Dutroux. La chaise supplémentaire sera-t-elle enlevée lundi ?

Sécurité. Les fouilles à l'entrée de la salle d'audience et des salles d'écoute sont impitoyables. Les policiers fédéraux sont intransigeants : un pas en dehors de la zone sécurisée, fût-ce pour passer un coup de fil, et c'est le long calvaire sécuritaire qui est à nouveau imposé. C'est la règle, il faut s'y plier.

Lapsus. Le président Goux s'y perd parfois : trois « Michel » ou « Michelle » dans le box, voilà qui donne lieu à des confusions patronymiques. Le temps arrangera tout cela. Le juge Connerotte, lui aussi, s'est emmêlé les pinceaux, parlant à plusieurs reprises de « Nihoul » alors qu'il évoquait Dutroux. Obsession ?

Lapsus (2). Du juge Jean-Marc Connerotte :... les sévices subis par Marc Dutroux. La défense de celui-ci n'a pas récupéré cette affirmation dans sa besace chichement remplie. Occasion ratée.

Belgicismes. La presse française a ouvert son dictionnaire « belge »-français. « Périculosité » et « apostille », quèsaco ?

Confusion. Du juge Connerotte, parlant de l'instruction menée jusqu'au 14 octobre 1996 : Dutroux était suspect de l'enlèvement de Loubna Benaïssa parce qu'il aurait fréquenté la station Derochette. Le nom de Derochette n'est apparu dans l'instruction qu'en décembre 1996, alors que Connerotte était déjà dessaisi.

Bandeau. Dutroux pourrait finalement se laisser filmer ou photographier, a laissé entendre hier son avocat Xavier Magnée. Je vais étudier cette question avec lui, a-t-il déclaré en précisant qu'il devait s'entretenir avec son client dimanche soir.

Famine. Des restaurateurs d'Arlon refusent stupidement leurs tables aux avocats de Dutroux. Ils l'ouvrent cependant aux défenseurs de Nihoul ou de Lelièvre. Un indice de ce que pensent leurs clients habituels, qu'ils disent ne pas vouloir perdre ?

M. M.

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