Le testament des jeunes Guinéens morts de froid La lettre-testament des adolescents dénonçait guerre et misère Les Guinéens morts de froid fuyaient un des pays les plus pauvres d'Afrique TEXTO «Aidez-nous, nous souffrons énormément»

Le testament des jeunes Guinéens morts de froid

Dans une lettre qu'ils portaient, les deux adolescents découverts morts dans l'avion de la Sabena lançaient un appel à l'aide.

L'enquête a permis d'établir que les deux jeunes passagers clandestins découverts morts lundi matin dans le train d'atterrissage d'un avion de la Sabena («Le Soir» du 3 août) étaient d'origine guinéenne. Ni l'un ni l'autre n'étaient en possession de documents d'identité officiels. Néanmoins, chacun d'eux était porteur d'une carte d'étudiant d'une école préuniversitaire de Conakry. Ce document mentionne leur identité, leur âge et comporte une photo qui laisse peu de place au doute. Comme signe de sa bonne volonté, l'un des deux avait emmené dans son périple son carnet scolaire reprenant les cotes obtenues au cours de l'année écoulée.

De surcroît, les adolescents de 14 et 15 ans étaient porteurs d'une lettre que leur décès rend d'autant plus tragique.

Ce «testament», Yaguine Koita, 14 ans, et Fodé Tounkara, 15 ans, l'ont adressé aux excellences (...) membres et responsables d'Europe. Rédigée en français, avec intelligence et sensibilité, et non sans fautes de grammaire et d'orthographe, la missive délivre un message altruiste - ils parlent au nom des enfants africains - mais empreint de désespoir.

Dans cet appel au secours, daté du 29 juillet, soit quelques jours avant leur geste fatidique, Yaguine et Fodé évoquent la situation en Afrique pour expliquer leur décision d'entreprendre le périlleux voyage. Aidez-nous, nous souffrons énormément en Afrique. Nous avons la guerre, la maladie, le manque de nourriture, etc. Quant aux droits de l'enfant, (...) en Afrique, et surtout en Guinée (...), nous avons un grand manque d'éducation et d'enseignement. Quelques lignes plus loin, les adolescents poursuivent: Dans ce cas (...) nous, les enfants et jeunes Africains, nous vous demandons de faire une grande organisation efficace pour l'Afrique pour y instaurer le progrès.

«NOUS NOUS SACRIFIONS»

Conscients des risques qu'ils couraient en se cachant dans le train d'atterrissage de l'Airbus de la Sabena, Yaguine et Fodé tenaient à justifier leur geste. Si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c'est parce qu'on souffre trop en Afrique et qu'on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et mettre fin à la guerre. Néanmoins, nous voulons étudier et nous vous demandons de nous aider (...) pour être comme vous en Afrique.

En provenance de Conakry, après une escale à Bamako au Mali, l'avion s'était posé lundi vers 5 h 45 à l'aéroport de Bruxelles-National. Vers 10 h 47, selon un capitaine de gendarmerie de l'aéroport , un employé chargé de l'approvisionnement en kérosène a senti une odeur à hauteur de l'aile droite. Quelques minutes plus tard, un mécanicien faisait la macabre découverte: Yaguine Koita et Fodé Tounkara gisaient côte à côte. Ils étaient recroquevillés l'un sur le ventre, l'autre sur le dos. L'un des deux tenait la lettrecontre sa poitrine, à hauteur du coeur.

Cette fameuse lettre laisse clairement entendre que les deux adolescents connaissaient l'ampleur des risques qu'ils couraient. Néanmoins, ils avaient pris soin de se vêtir chaudement. L'un portait trois pantalons ainsi qu'un gros pull, une veste et un bonnet. Pour toutes chaussures, il avait des sandalettes en plastique.

Une autopsie a été pratiquée mardi sur les deux corps. Le parquet n'a pu en donner les résultats tout en précisant que peu de doutes subsistaient sur les causes de la mort. Un porte-parole de la Sabena rappelait lundi qu' à 10.000 mètres d'altitude, la température oscille entre -50 et -55o . De plus, l'oxygène se fait très rare et l'on peut mourir d'asphyxie .

FRÉDÉRIC DELEPIERRE

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Articles page 13

La lettre-testament des adolescents dénonçait guerre et misère Les Guinéens morts de froid fuyaient un des pays les plus pauvres d'Afrique

Les deux jeunes désespérés qui ont été retrouvés lundi morts de froid dans le logement du train d'atterrissage d'un Airbus de la Sabena étaient originaires de la Guinée, un pays dont ils dénonçaient la misère dans une émouvante lettre (lire en page 1) dont nous publions l'intégralité ci-dessous.

UN PÔLE DE STABILITÉ

La Guinée fait rarement parler d'elle: présentée parfois comme un pôle de stabilité au coeur d'une région en crise (Sierra Leone, Libéria et Guinée Bissau sont quelques-uns de ses voisins directs), elle figure parmi les pays les plus pauvres du continent.

Or, selon un paradoxe à la congolaise, la Guinée est un pays riche en eau - les fleuves Sénégal, Gambie et Niger prennent leur source dans ses montagnes - mais aussi en produits agricoles et en ressources minières - bauxite, fer, or, diamant - particulièrement mal exploitées.

La Guinée paie toujours le prix des longues années de la dictature marxisante de Sékou Touré, entre 1958 et 1984. D'un centralisme à l'inefficacité retentissante, elle a basculé, au début des années 70, dans l'autoritarisme le plus sanguinaire: détentions arbitraires, tortures, assassinats ont fait fuir des centaines de milliers de Guinéens. On estime aujourd'hui à deux millions le nombre de Guinéens en exil, principalement au Sénégal et en Côte-d'Ivoire.

Au début des années 90 pourtant, la Guinée, comme la plupart des pays d'Afrique francophone, s'est engagée dans un long et parfois erratique processus de démocratisation. Parallèlement à la multiplication des partis politiques, la situation économique s'est encore dégradée tandis que fraude, corruption et insécurité grimpaient en flèche, pour le plus grand désespoir d'une population de plus en plus lasse. Aujourd'hui encore, le pays manque de ponts, de routes, d'écoles. L'espérance de vie ne dépasse pas 45 ans, seul un Guinéen sur trois sait lire.

Selon le Premier ministre Sidya Touré, la moitié de la population n'a pas un dollar par jour pour vivre. En 1957-1958, notre production de bananes était de l'ordre de 100.000 tonnes. Depuis 1979, nous avons quasiment disparu de ce marché.

Un constat qui vaut aussi pour le café, l'ananas ou le riz. La collectivisation forcée puis les tracasseries administratives ont eu raison d'une agriculture jadis florissante qui commence seulement à remonter la pente.

AFFLUX DE RÉFUGIÉS

Plusieurs élections ont eu lieu depuis 1993 (Lansana Conté a été réélu président en 1998), parfois accompagnées des plus vives tensions, aggravées par des clivages ethniques. Mais, est-ce le souvenir des années de dictature ou la crainte d'une contagion des conflits sierra-léonais et libériens? Les Guinéens ne sont pas tombés dans le piège de la guerre civile.

Pourtant, les conflits qui ravagent ces deux pays partiellement enclavés dans la Guinée ont évidemment des conséquences négatives: la Guinée accueille plusieurs centaines de milliers de réfugiés de ses deux voisins, ce qui ne va pas sans mal pour une nation aussi pauvre, et elle sert, bien malgré elle, de base arrière pour certains des combattants de Sierra Leone et du Libéria, qui n'hésitent pas à piller et à terroriser les zones proches des frontières.

La Guinée a fait aussi un effort important en envoyant plusieurs centaines de militaires dans ces deux pays au sein de forces de maintien de la paix.

VÉRONIQUE KIESEL

TEXTO «Aidez-nous, nous souffrons énormément»

Voici le texte intégral de la lettre que les deux jeunes clandestins guinéens portaient sur eux au moment de leur mort. Elle laisse clairement transparaître le désespoir vécu par les deux étudiants de Conakry.

Excellences, Messieurs les membres et responsables d'Europe,

Nous avons l'honorable plaisir et la grande confiance de vous écrire cette lettre pour vous parler de l'objectif de notre voyage et de la souffrance de nous, les enfants et jeunes d'Afrique.

Mais tout d'abord, nous vous présentons les salutations les plus délicieuses, adorables et respectées dans la vie. A cet effet, soyez notre appui et notre aide. Vous êtes pour nous, en Afrique, ceux à qui il faut demander au secours. Nous vous en supplions, pour l'amour de votre continent, pour le sentiment que vous avez envers votre peuple et surtout pour l'affinité et l'amour que vous avez pour vos enfants que vous aimez pour la vie. En plus, pour l'amour et la timidité de notre créateur Dieu le tout-puissant qui vous a donné toutes les bonnes expériences, richesses et pouvoirs de bien construire et bien organiser votre continent à devenir le plus beau et admirable parmi les autres.

Messieurs les membres et responsables d'Europe, c'est de votre solidarité et votre gentillesse que nous vous crions au secours en Afrique. Aidez-nous, nous souffrons énormément en Afrique, nous avons des problèmes et quelques manques au niveau des droits de l'enfant.

Au niveau des problèmes, nous avons la guerre, la maladie, le manque de nourriture, etc. Quant aux droits de l'enfant, c'est en Afrique, et surtout en Guinée nous avons trop d'écoles mais un grand manque d'éducation et d'enseignement. Sauf dans les écoles privées où l'on peut avoir une bonne éducation et un bon enseignement, mais il faut une forte somme d'argent. Or, nos parents sont pauvres et il leur faut nous nourrir. Ensuite, nous n'avons pas non plus d'écoles sportives où nous pourrions pratiquer le football, le basket ou le tennis.

C'est pourquoi, nous, les enfants et jeunes Africains, vous demandons de faire une grande organisation efficace pour l'Afrique pour nous permettre de progresser.

Donc, si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c'est parce qu'on souffre trop en Afrique et qu'on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et pour mettre fin à la guerre en Afrique. Néanmoins, nous voulons étudier, et nous vous demandons de nous aider à étudier pour être comme vous en Afrique.

Enfin, nous vous supplions de nous excuser très très fort d'oser vous écrire cette lettre en tant que Vous, les grands personnages à qui nous devons beaucoup de respect. Et n'oubliez pas que c'est à vous que nous devons nous plaindre de la faiblesse de notre force en Afrique.

(Signature) Ecrit par deux enfants guinéens Yaguine Koita et Fodé Tounkara.