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LES PATRIOTES SONT PASSES DE LA GLOIRE A L'OUBLI IGOUDJAL,VILLAGE KABYLE ET AMER

Temps de lecture: 5 min

Les «patriotes» sont passés de la gloire à l'oubli

Igoudjal, village kabyle et amer

C'est là qu'est née la première milice anti-islamiste d'Algérie, en 1994. Il y a longtemps...

IGOUDJAL (KABYLIE)

Correspondance particulière

Igoudjal est un minuscule village perdu au fin fond de la Kabylie, coincé entre la mer et la forêt. Pour y accéder, il faut s'enfoncer dans l'une des régions les plus pauvres du département. A partir de Fréha, dans la riche vallée du Sébaou, la route étroite et sinueuse n'en finit pas de monter. Azeffoun (ex-Port-Gueydon) représente la limite au-delà de laquelle la sécurité n'est plus garantie. Les hameaux défilent de plus en plus espacés. La vaste forêt de l'Akfadou qui couvre plusieurs milliers d'hectares est le refuge idéal pour les maquisards islamistes qui font des descentes régulières dans les localités environnantes pour s'approvisionner en vivres et en médicaments. La plupart des maisons en bord de route sont abandonnées. Leurs murs sont badigeonnés de slogans politiques à la gloire du «Rassemblement pour la culture et la démocratie» du Dr Saïd Sadi. En français et en berbère. L'arabe, langue officielle, n'est pas très apprécié dans la région.

Soudain, au détour d'une falaise, apparaît, accroché au sommet d'une crête, Igoudjal. Les maisons aux toits ocre s'agrippent les unes aux autres pour ne pas glisser sur les pentes raides du ravin. Notre véhicule est fouillé méticuleusement par un milicien armé. Une rue principale poussièreuse bordée de maisons basses jusqu'au cimetière : le tour du village est vite fait. Le café Maure est fermé depuis plusieurs mois faute de clients. Les gens n'ont plus d'argent, explique le propriétaire.

Ce banal village à cheval entre la Petite et la Grande Kabylie a été tiré de l'anonymat en 1994 après que ses habitants se furent opposés par les armes à un «groupe terroriste». Boussad, 29 ans, a pris part à l'embuscade. Il raconte, enthousiaste, comme si «l'exploit» avait eu lieu hier : C'était à la tombée de la nuit. Deux camions précédés d'une «Daewoo» montaient, tous feux éteints, vers le village. Nous les avions repérés et nous tenions prêts à les recevoir. Arrivés sur la place, celui qui semblait être le chef nous intima l'ordre de lui remettre nos fusils de chasse. Pour toute réponse, il reçut une décharge de carabine qui le tua sur le coup. Deux autres terroristes ont été abattus par les villageois avant que le groupe ne batte en retraite.

SYMBOLE DE RÉSISTANCE

Les jours suivants, «l'exploit» est dans tous les journaux. L'acte «héroïque» est cité en exemple. Le nom d'Igoudjal est devenu synonyme de « résistance». La campagne médiatique a préparé le lit de l'implication des populations dans la guerre contre les islamistes armés. D'abord « résistants» à temps partiel, les villageois d'Igoudjal sont devenus des «patriotes professionnels» pris en charge, armés et payés. Ils ont tout laissé tomber pour se consacrer à la défense de leur village. La première «milice civile» est née. Igoudjal est devenu une vitrine, un lieu de pèlerinage pour le gouvernement et les partis qui prônent l'intensification de la guerre comme seule solution à la crise politique.

L'exemple d'Igoudjal a essaimé. Des centaines de «milices civiles» ont été créées à travers le pays depuis, formant un véritable bouclier derrière lequel s'abritent les services de sécurité. Grâce aux milices baptisées «patriotes», que l'Etat désigne officiellement sous le vocable de «groupes d'autodéfense», le gouvernement a brisé le face-à-face pouvoir-islamistes en créant une force-tampon dans laquelle il rêve d'enrôler l'ensemble des populations civiles des zones à risque et d'ailleurs.

Dans les semaines qui ont suivi «l'exploit», le village a pu bénéficier de l'éclairage public derrière lequel il court depuis... 1981.

«NOUS AVONS PERDU»

Mais le village est retombé peu à peu dans l'oubli. Les autres promesses faites aux habitants dans l'euphorie médiatique après «l'exploit» sont restées lettre morte : Igoudjal n'aura pas son réseau d'eau potable, son agence postale, son centre de santé, sa maison de jeunes, etc. Mis à part l'éclairage public, la seule chose qui a changé est l'équipement des «miliciens» revêtus d'uniformes neufs et armés de fusils semi-automatiques russes Simonov. On nous a trahis, laisse tomber Arezki, en plaçant dans sa bouche une prise de tabac à chiquer puisée dans un sachet en plastique. Le gouvernement a exploité à des fins politiques un réflexe de survie non politique. Nous avons joué le jeu, croyant pouvoir tirer profit de la médiatisation de notre village pour résoudre enfin les multiples problèmes auxquels il fait face depuis toujours. Mais nous avons perdu.

Le ton est à l'amertume. Igoudjal a perdu ses illusions. Le nom du village est, aujourd'hui, un héritage difficile à assumer. Cinq des nôtres ont été assassinés dans la wilaya (département) de Blida dans différents faux barrages dressés par les terroristes. Leur seul tort était d'être nés à Igoudjal.

Boussad, l'intellectuel du coin, invite le groupe à prendre un café chez lui. Une maison kabyle traditionnelle où le fusil de chasse accroché au mur est le seul meuble apparent. Il est toujours chargé lance-t-il. Boussad, comme les autres villageois, est très pauvre. Seuls les retraités de France sont financièrement à l'aise. Il survit en faisant du trafic de devises. Il achète des francs français auprès de ces retraités et les revend à un « traiteur» de Freha, dans la plaine.

L'après-midi tire à sa fin. La fraîcheur de la mer, toute proche, couvre déjà le village. Les prochaines législatives ? Ils se regardent en souriant. Tout le monde sait qu'elles seront remportées par le RND, le parti du président. Et ce, quel que soit le résultat des urnes..., répond Boussad qui exprime visiblement l'avis unanime du groupe.

Les bergers rentrent avec leurs maigres troupeaux. Des moutons. Boussad regarde longuement leurs toisons blanches et laisse tomber, philosophe : Demain il fera jour...

FRANCIS DAVID

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