LICIO GELLI:GLADIO EST UNE CREATION DE LA CIA

Licio Gelli: «Gladio

est une création de la CIA»

Le maître de la loge P 2 en sait long. Selon lui, les Américains ont collaboré avec des fascistes pour contrer Staline.

UN ENTRETIEN

De Vanja Luksic, à Rome

Licio Gelli, «vénérable maître» de la célèbre loge P 2, était-il aussi un membre de «Gladio», le réseau secret de résistance anticommuniste? Gelli nie. Mais, manifestement, il connaît bien le «Glaive» et ses origines. Et la description qu'il donne du réseau ne correspond d'ailleurs pas tout à fait avec celle du chef du gouvernement italien, Giulio Andreotti.

Faites attention à ce que vous dira Gelli, avaient prévenu des magistrats, il vous racontera ce qu'il voudra et pas nécessairement la vérité.

Cependant, même si les réponses de Gelli sont à prendre avec des pincettes, il donne en tout cas l'impression d'être parfaitement au courant et très sûr de lui. Et il ne lâche que quelques bribes d'une histoire inquiétante qu'il a lui-même contribué à écrire.

Le «maître» porte très bien ses 71 ans et offre une apparence qui contraste avec les propos qu'il tient. Il a reçu «Le Soir» dans sa somptueuse villa, sur les collines toscanes d'Arezzo. Il attaque d'entrée de jeu:

- «Gladio»? Pourquoi tout ce tintamarre? Tout le monde connaissait son existence!

- Comment «tout le monde»?

- Je veux dire, à un certain niveau bien sûr. Moi-même j'en avais entendu parler, à l'époque.

- Ne s'agissait-il pas d'une structure secrète de l'Otan?

- J'ai bien connu Alexander Haig et bon nombre de personnes haut placées à l'Otan. Mais l'Otan n'a rien à voir avec «Gladio». C'est la CIA qui, au lendemain de la guerre, a mis ce réseau sur pied, avec les Italiens. On a choisi les meilleurs hommes, les vrais patriotes, les anticommunistes qui étaient prêts à sacrifier leur vie. Des gens qui savaient combattre aussi. A l'époque, l'armée italienne était d'une faiblesse telle que pour pouvoir s'opposer à Staline, il fallait, d'une façon ou d'une autre, la renforcer. Et ces hommes étaient non seulement des patriotes mais ils savaient se battre, on les a trouvés parmi les anciens de la République de Salo, c'est-à-dire le dernier retranchement de Mussolini, après 1943.

- Les Américains ont donc accepté de collaborer avec d'anciens fascistes?

- A l'époque, ce n'était pas les fascistes mais Staline qui faisait peur aux Américains.

- Le «Glaive» était le symbole de la République de Salo. Ne serait-ce pas des anciens de cette République, comme vous-même, qui auraient choisi ce nom?

(Sourire et silence de Gelli.)

- Les Américains connaissaient l'histoire, vous savez. Il leur fallait de vrais «gladiateurs», c'est-à-dire des combattants qui, comme dans la Rome antique, en sortiraient ou morts ou vainqueurs! Les membres de «Gladio» étaient d'ailleurs aussi recrutés parmi les monarchistes. Toujours pour avoir cette garantie d'anticommunisme. Ils étaient entraînés par les Américains qui leur apprenaient diverses façons de survivre. Ils étaient très bien payés et, en cas de décès, l'éducation de leurs enfants était assurée aux Etats-Unis.

- Quel était exactement le but de «Gladio»?

- Il était double. D'une part, aider l'armée à combattre en cas d'invasion soviétique, par des actions de guérilla. D'autre part, prévenir un tel danger en empêchant l'arrivée au pouvoir du parti communiste italien.

- M. Andreotti n'a parlé, lui, que d'objectifs extérieurs.

(Nouveau sourire, silence de Gelli.)

- De toute façon, je ne comprends pas pourquoi on s'excite tellement sur cette affaire: ce sont des événements qui datent de près d'un demi-siècle. Les «Gladiateurs» qui, à l'époque, avaient entre 35 et 45 ans, sont tous des vieillards. Et beaucoup sont morts.

- Mais ceux qui mouraient n'étaient-ils pas remplacés?

- Si, bien sûr, mais c'était il y a longtemps. En 1972, tout était terminé. On n'a pas seulement démantelé les dépôts d'armes, on a aussi renvoyé tout le monde.

- Et les caches d'armes qu'on ne retrouve plus?

- Je ne sais rien de tout cela.

- Que pensez-vous du juge Felipe Casson qui, en enquêtant sur l'explosion de la bombe en Vénétie, a découvert «Gladio»?

- Je pense que si le président de la République Cossiga (NDLR: que Casson a convoqué comme témoin) avait été Robespierre, la tête de Casson aurait déjà roulé dans le panier. Avec l'autre juge vénitien, Carlo Mastelloni, ils font la paire! D'ailleurs la moitié des magistrats italiens utilisent des méthodes inacceptables: pour inculper les gens, ils se basent sur les révélations de repentis! Des gens qui trahissent leurs amis et que je ne considère même pas comme des êtres humains. D'ailleurs, je ne me contenterais pas de leur mort, je voudrais aussi leurs cendres.

- Vous même avez été accusé par des repentis, au procès de Bologne, notamment.

- Effectivement, j'ai été condamné pour association subversive en première instance. Et puis, on s'est rendu compte que ces témoignages ne tenaient pas. Et, en fin de compte, j'ai été acquitté. Lorsque je serai formellement blanchi et acquitté de tout crime, je demanderai à l'Etat italien des dommages et intérêts.

Vous avez vu ce qui s'est passé avec la P 2? Dix ans d'instruction et ils ne sont arrivés à rien. J'ai même été récemment admis dans la maçonnerie parce que le grand maître s'est rendu compte que j'étais innocent. Quant à l'affaire du krach de Banco Ambrosiano, pour lequel j'ai été arrêté en Suisse, je me sens non seulement totalement innocent mais totalement étranger.

- Pourquoi la P 2 était-elle secrète?

- Elle n'était pas secrète mais réservée. Pour une raison très simple: ma loge comptait beaucoup de ministres et autres hommes importants qui n'avaient pas le temps de se rendre aux réunions de façon régulière. Or, vous savez que les loges se réunissent toujours le même jour de la semaine, à la même heure.

- C'était donc une question pratique...

- Absolument, et aussi sociale. Ces gens n'avaient peut-être pas envie de rencontrer certaines personnes.

- On annonce votre candidature aux prochaines élections, vous allez vous présenter au Sénat sur la liste de la Ligue méridionale. Qu'est-ce que ce parti?

- Le monde actuel a perdu les valeurs d'autrefois: Dieu, la patrie, la famille. On voudrait réunir toutes les personnes qui, en Italie, défendent encore ces valeurs. Le monde d'aujourd'hui est terrible, aride, perfide. Il n'y a plus de sentiments. Il n'y a plus que l'argent qui compte. Et bientôt, dans les villes, on verra des zèbres. Les gens auront un oeil rond et un oeil oblique... avec tous les Noirs et les Nord-Africains qui viennent chez nous. Et que, par-dessus le marché, nous devons entretenir parce qu'ils n'ont pas envie de travailler. Moi, je suis pour la méritocratie, pour la hiérarchie. Au temps de Mussolini, les Italiens avaient le sens de la hiérarchie.

- En définitive, pourquoi a-t-on révélé l'existence de «Gladio» après un silence de 40 ans?

(Sourire ironique, silence.)

- «Gladio», de toute façon, a accompli sa mission. La preuve: on n'en a plus besoin...