DEJA 256 HEMOPHILES MORTS DU SIDA EN FRANCE:QUATRE PERSONNALITES DE LA MEDECINE JUGEES DES CE LUNDI A PARIS,LE PROCES DU SANG..

Déjà 256 hémophiles morts du sida en France: quatre personnalités de la médecine jugées dès ce lundi

A Paris, le procès du sang contaminé

Plus d'un mois de débats. Laurent Fabius («alors» Premier ministre), Georgina Dufoix et le professeur Montagnier à la barre.

PARIS

De notre envoyé spécial

permanent

Le procès du plus grand scandale de santé publique que la France ait jamais connu s'ouvre ce lundi, devant le tribunal correctionnel de Paris. Dans le box des accusés, quatre personnalités de la médecine: le Dr Michel Garretta, ex-directeur du Centre national de la transfusion sanguine (CNTS); le Dr Jean-Pierre Allain, un de ses assistants; le professeur Jacques Roux, directeur de la Santé; le Dr Robert Netter, directeur du Laboratoire national de la santé, chargé du contrôle des dérivés sanguins.

MAXIMUM: QUATRE ANS

Les prévenus comparaissent devant le tribunal correctionnel, car la justice a considéré qu'ils ne pouvaient être accusés d'un crime, ce qui eût relevé de la cour d'assises, mais d'un délit. Ainsi le Dr Garretta est-il inculpé d'infractions à la loi de 1905 sur les fraudes, et poursuivi pour tromperie sur les qualités substantielles d'un produit; c'est aussi le cas du Dr Allain. Ils risquent une peine d'emprisonnement de six mois à quatre ans. De leur côté, le professeur Roux et le Dr Netter sont inculpés de non-assistance à personne en danger.

Le procès durera plus d'un mois et évoquera la mort de 256 hémophiles par contamination du virus du sida - dont de nombreux enfants - et le calvaire actuel de 1.250 d'entre eux, avant une mort malheureusement prévisible; sans compter la survie précaire de quelques milliers d'autres personnes, transfusées pour diverses raisons médicales (opérations...), durant les «années terribles» 1984-1985, durant lesquelles des produits sanguins infectés ont continué d'être distribués.

Paraîtront à la barre des témoins des responsables politiques de l'époque: le Premier ministre Laurent Fabius, son ministre des Affaires sociales Georgina Dufoix (auteur de la phrase fameuse: Je me sens responsable, mais pas coupable!), et le secrétaire d'État à la Santé qui en dépendait, Edmond Hervé. Aucun de ces politiques n'a été inquiété par la justice.

On entendra aussi des chercheurs éminents, dont le professeur Montagnier (qui isola, en septembre 1983, le rétrovirus responsable du sida et dont les avertissements répétés aux autorités de tutelle ne furent pas entendus). Enfin, les 27 hémophiles ou parents d'hémophiles décédés, qui se sont constitués partie civile, apporteront le terrible témoignage des victimes.

Le CNTS et son état-major, chargés de la distribution des produits sanguins, avec monopole de leur importation, organisation exemplaire jusqu'à la fin des années 1970, fondée sur le bénévolat des dons de sang et le non-profit, devaient entamer leur tragique dérive «industrielle et mercantile» au moment précis où se propageait (aux États-Unis, dès janvier 1981) la redoutable maladie. Dès le milieu de 1982, selon un chercheur, le professeur Rozenbaum, il apparaissait que les hémophiles et les transfusés étaient particulièrement menacés. Ce fut encore plus évident en 1983: en décembre de cette année-là, d'ailleurs, le Dr Garretta fut mis au courant par la firme autrichienne Immuno de procédés de chauffage des produits sanguins qui désactivaient le virus.

En juillet 1984, cette technique (utilisée expérimentalement à Lille) était recommandée par le congrès international de Munich, et confirmée, trois mois plus tard, par le Centre des maladies d'Atlanta, aux États-Unis. Mais les négociations, entamées alors depuis... dix mois par le Dr Garretta avec Immuno, n'avaient toujours pas abouti! Il fallut attendre janvier 1985 pour qu'on envisage un accord, mais on verra que cela ne devait rien changer au drame des hémophiles qui mouraient déjà par dizaines!

AVAL GOUVERNEMENTAL?

Accablante, l'accusation se base essentiellement sur deux documents. Une note du Dr Gar-retta, du 26 juin 1985, reconnaît que les lots de plasma non chauffés, distribués par le CNTS, sont contaminés. Toutefois, précise l'auteur de cette note, la distribution des produits non chauffés reste la procédure normale jusqu'à épuisement des stocks. L'autre pièce est une directive d'un des collaborateurs du directeur du CNTS, M. Jacquin, qui prévoit de vendre avec rabais à l'exportation les produits non chauffés durant la période transitoire (de janvier à octobre 1985, moment où l'on cessa la distribution des produits sanguins infectés). Inculpé depuis octobre 1991, le Dr Garretta objecte pour sa défense que toutes les décisions ont été prises de façon collégiale, avec l'aval gouvernemental.

La valeur globale des stocks avoisinait 600 millions de francs belges. Leur vente correspondait donc à un impératif d'équilibre financier. C'est cette volonté délibérée d'écouler les stocks, en dépit de la connaissance qu'il avait des risques inouïs que ces produits faisaient courir aux malades, qui a conduit à l'inculpation du Dr Gar-retta.

PRESSIONS, MENACES DE MORT

L'instruction a duré quatre ans et a été marquée de nombreuses pressions exercées ici et là sur le magistrat chargé du dossier, Mme Sabine Foulon. Celle-ci a constaté que les inculpés étaient parfaitement informés dès 1984 et qu'ils avaient eu le pouvoir de faire cesser la diffusion des lots contaminés. Dans son ordonnance de renvoi, le juge d'instruction se pose notamment cette question: Comment [le Dr Garretta] a-t-il pu écrire «tous nos lots sont contaminés» sans les retirer de la vente?

La réponse figure, hélas, dans les comptes du Centre national de la transfusion sanguine. L'Inspection des finances en a découvert la mauvaise gestion, les dérapages financiers, sans parler des extravagantes rémunérations que s'accordaient ses dirigeants: 14 personnes y avaient titre et émoluments de directeurs généraux; le Dr Gar-retta, quant à lui, gagnait trois fois plus qu'un ministre, possédait des intérêts dans des sociétés créées à partir de fonds provenant du CNTS, a démissionné en 1991, empochant 18 millions de FB de dédit, et dispose d'une assurance de prise en charge par... la Fondation nationale de la transfusion sanguine (! ), en cas d'éventuelles condamnations (frais d'avocat, amendes, etc.).

Le procès se déroulera sous haute surveillance policière: certains inculpés ont reçu des menaces de mort...

JACQUES CORDY