LES FEMINISTES DOIVENT-ELLES LIBERER LES HOMMES?

Les féministes

doivent-elles

libérer

les hommes?

Vingt ans déjà... Les pionnières de la première journée des femmes, le 11 novembre 1972, auront sans doute de la peine à imaginer que la grande fête féministe appartient désormais à l'Histoire. Un livre est là pour le confirmer. Ecrit par deux actrices de ces événements, «Le féminisme est dans la rue» est la chronique de ces années «joyeuses» qui ont bousculé les hommes et les femmes entre 1970 et 1975. Suzanne Van Rokeghem et Marie Denis ont vécu, l'une comme journaliste, l'autre comme écrivain et militante, ces cinq années d'effervescence, de confrontations et de solidarités «où tout semblait possible». Point fort du mouvement des femmes d'alors: la première journée des femmes où les militantes espéraient cinq cents personnes alors que huit mille sont venues s'entasser dans l'auditorium du passage 44.

Le 11 novembre avait été choisi en fonction des disponibilités de Simone de Beauvoir, invitée par les féministes belges. A l'époque, on parlait de ne faire aucun armistice avec les contraintes (de ménage, de garde d'enfants) imposées aux femmes.

Aujourd'hui, la journée F a pris des allures de commémoration du féminisme. Parce que tous les combats sont terminés? Pour les deux auteurs, l'éclosion du mouvement féministe entre 1970 et 1975 doit effectivement se lire comme un moment historique particulier, rendu possible autant par la vague féministe plus lente des années 50 que de la révolution culturelle de mai 68. Il s'est traduit par d'innonbrables manifestations, pour le droit à l'avortement, à la contraception, pour un salaire égal à celui des hommes, pour la représentation politique des femmes. Par des dizaines de publications, de revues féministes, de livres-brûlots comme le «Petit Livre rouge des femmes» dont la grande liberté de ton voisine parfois avec une forme de sectarisme typique du mouvement féministe de l'époque (il fallait impérativement trouver une femme éditeur !).

Suzanne Van Rokeghem et Marie Denis ont pris soin de retracer les principales étapes du mouvement des femmes. Comme la grève des ouvrières de la FN, les premiers centres de planning familial. Histoire de rappeler aux femmes des années 90 la formidable transformation de leurs conditions de vie en l'espace de trente ans. Il est intéressant d'ailleurs de relire les revendications exprimées lors de la première journée F de 1972. On constate que sur le plan culturel, les désirs des féministes ont été largement rencontrés (écoles mixtes, informations sur la contraception) mais que sur le plan économique et social, tout n'a pas été gagné. La crise est passée par là et ce n'est pas un hasard si dès 1976, le féminisme s'est tourné vers la défense des droits économiques des femmes (exclusion du chômage, pauvreté, accès aux métiers masculins), perdant progressivement la virulence de sa critique contre la société patriarcale.

Cette société patriarcale est-elle définitivement enterrée? La féministe Evelyne Sullerot qui pendant des années a lutté pour le planning familial en France et pour la promotion de l'égalité des chances, s'interroge dans un autre ouvrage sur la défaite du patriarcat dans nos pays et - surtout - sur le silence des hommes à ce sujet. Les femmes, constate-t-elle, ont gagné la bataille de la contraception, de l'avortement. En vingt ans, elles ont renversé totalement la situation: ce sont elles et désormais elles seules qui gèrent la conception, le père étant dépossédé de la maîtrise (voire même de son désir) de la paternité. De la perplexité face à ce silence, Evelyne Sullerot est passée à la dénonciation. Si son livre rappelle que les «nouveaux» pères sont un moment historique, propre à la civilisation occidentale, il prend aussi la défense de ces nouveaux opprimés.

La féministe retrouve sa fougue de jadis pour fustiger le fait qu'en France, deux millions d'enfants sont séparés de leur père, que six cents mille ne le voient plus ou ne le connaissent pas. Pourquoi, dit-elle, en cas de séparation du couple, le père est-il systématiquement éjecté? Finalement, la persistance de certains préjugés chez les magistrats, les psychiatres (l'enfant, c'est pour la mère, la mère est pour l'enfant) ne laissent aucun droit aux hommes.

On suit moins l'auteur lorsqu'elle se met à défendre les tests génétiques certifiant la paternité biologique, une «victoire», dit-elle, dont les hommes n'ont même pas tiré profit face à un environnement juridique qui leur serait de moins en moins favorable.

Et demain? Marie Denis et Suzanne Van Rokeghem pensent que le «poids de l'enfant» pour les femmes qui travaillent continuera à influencer négativement la qualité de leur vie. A moins que les pères... Evelyne Sullerot conclut son livre par une enquête sur les adolescents. Quels pères seront-ils? Leurs réponses confirment des recherches déjà menées sur ce thème dans les pays scandinaves. Les jeunes garçons appartiennent sans doute aux générations qui «renverseront la vapeur». Non en restaurant le pater familias (celui-là est bel et bien mort) mais en acceptant beaucoup moins, en cas de séparation, l'affaiblissement ou la rupture des liens avec leurs enfants. Nous serons des pères plus responsables que nos pères, ont-ils répondu à l'auteur. Fini le père laxiste et le père irresponsable qui n'a pas compris la fragilité du cercle familial et son prix. Fini le père ectoplasme qui s'est laissé évincer, pour n'être plus, après divorce, qu'une «bourse».

Les filles de 15 ans interrogées approuvent ces réponses. Ces filles, conclut Evelyne Sullerot, ont compris que reconnaître au père la place et le rôle qu'il mérite, ce ne sera pas pour les mères une défaite. Au contraire, ce sera le couronnement heureux de la lutte des femmes pour l'égalité et la garantie contre la solitude des mères.

Dans vingt ans, un livre sur le mouvement des hommes?

MARTINE VANDEMEULEBROUCKE

Marie Denis et Suzanne Van Roke-ghem: «Le féminisme est dans la rue» (Belgique 1970-1975). Ed. Pol-his. Diffusion: Crisp.

Evelyne Sullerot: «Quels pères? Quels fils?» Ed. Fayard.